Souvenirs de l’archimandrite Job
d’octobre 1896 à décembre 1920
Je suis né le 20 octobre 1896, à Saint Pétersbourg dans une famille de fonctionnaires.
Mon père travaillait au ministère des Voies de communication et à l’Institut des Voies de communication. Ainsi, il cumulait deux emplois.
Grâce à son poste à l’Institut, nous disposions d’un logement dans le bâtiment réservé aux employés de cette institution. Les fenêtres donnaient sur la pépinière d’Ehlers, derrière laquelle s’étendait le jardin Ioussoupov, avec ses étangs. Au printemps, quand on retirait les doubles fenêtres, l’air des chambres se remplissait du parfum des fleurs provenant des serres et des orangeries.
Nous étions quatre frères et deux sœurs. Un frère et une sœur moururent dans l’enfance.
J’étais le cadet des trois garçons ; ma sœur était plus jeune que moi. Ma petite sœur Catherine fredonnait sans cesse : « Pauvre, pauvre de moi… » et mourut à l’âge de cinq ans.
Je crois que mon père mourut lorsque j’avais sept ans*. Je me souviens qu’il était malade, mais je ne garde aucun souvenir de sa mort ni de son enterrement. Sans doute nous avait-on emmenés ailleurs à ce moment-là.
De mes années d’enfance, jusqu’à l’âge de huit ans, il ne me reste que des souvenirs épars.
Je me souviens que j’avais peur quand, après m’être lavé, on me portait à travers le grand salon plongé dans l’obscurité.
Je me rappelle encore le sapin de Noël et les enfants qui venaient chanter, portant une étoile.
Je revois aussi quelqu’un me tenant dans ses bras, la jambe nue ; la douleur s’est effacée de ma mémoire, mais je sais que j’avais un abcès profond à la jambe et que je portai longtemps une petite botte blanche.
Un an après la mort de mon père mourut ma grand-mère, sa mère, et en même temps ma petite sœur Catherine.
Je me souviens du grand salon : au milieu, un grand cercueil, à côté un petit, et des gens qui priaient en tenant des cierges.
Je me rappelle aussi une inondation. On nous avait emmenés chez des parents.
Les fenêtres de leur appartement donnaient sur la rue, et, dehors, flottaient toutes sortes d’objets emportés par l’eau.
Dès l’enfance, j’ai connu le sentiment de peur — une peur toute simple, celle qu’on éprouve après une bêtise.
Je jouais dans la cour de l’Institut, j’avais fait quelque chose d’interdit, et le gardien s’approchait…
*(Il est mort avant le début de la guerre russo-japonaise.)
Le gardien me réprimanda et me prit par l’oreille, sans me faire mal.
Une autre fois, je fus saisi d’une peur étrange, celle d’une chose inconnue, mystérieuse.
C’était une soirée d’été. Nous étions deux ou trois garçons à nous promener dans le jardin de l’Institut.
À côté de l’Institut se dressait un immeuble de six étages dont le mur aveugle donnait sur la cour et le jardin.
Et soudain, nous vîmes un homme marcher le long du bord supérieur de ce mur — un somnambule.
Un sentiment de terreur inexplicable nous envahit, et longtemps après nous n’osions pas rentrer chez nous.
Mes premiers souvenirs religieux sont liés à la confession. Elle se déroulait dans l’église de l’Institut, le jour, en dehors des offices. L’église était calme et lumineuse.
Il fallait s’approcher d’une petite table, derrière laquelle étaient assis le diacre ou le chantre, dire son nom, acheter un cierge et déposer quelque chose sur une assiette.
Je ne me souviens plus de la confession elle-même ; mais je repartais le cœur rempli d’une joie tremblante et d’un sentiment de pureté.
Je me rappelle aussi l’église bondée pendant l’office des Douze Évangiles, le moment où l’on s’inclinait devant le saint suaire, et l’office de la Résurrection au matin de Pâques.
C’était une église domestique, attenante à plusieurs grandes salles, et ma mère nous permettait d’y aller pendant qu’elle restait à la liturgie jusqu’à la fin.
Après la mort de mon père, nous avons encore habité quelques années dans le même appartement.
On le divisa simplement en deux, et dans l’autre moitié on installa un employé de l’Institut.
Sur le plan matériel, la vie devint plus difficile. Ma mère apprit à taper à la machine, et l’Institut lui fournissait un peu de travail.
En 1905*, un grand changement se produisit dans notre existence.
Grâce à l’aide du directeur de l’Institut, nous fûmes admis — ma sœur au pensionnat Nikolaïev, et nous, les trois frères, à l’Institut orphelin de Gatchina, placé sous le patronage de l’empereur Nicolas Ier.
Il avait été fondé en 1803 et portait alors le nom de « régiment de la noblesse ».
Probablement sous le règne de Nicolas Ier, il fut rattaché au département de l’impératrice Marie.
Nous portions des épaulettes, comme les étudiants, avec le monogramme impérial « N1 ».
L’institut se trouvait à Gatchina, sur l’avenue de l’Empereur Paul Ier. La rue principale, “Sobornaïa”, débouchait d’un côté sur la cathédrale et, de l’autre, sur l’institut.
*De la révolution de 1905, il ne resta qu’un souvenir : celui du jour où maman dut se réfugier sous un porche, alors que les cosaques dispersaient la foule.
L’Institut bordait le vaste parc du palais et le jardin zoologique.
C’était un établissement fermé, suivant le programme d’une école réelle (enseignement technique et scientifique).
À part les enfants des professeurs, il n’y avait pas d’élèves externes : tous les élèves de l’Institut étaient des orphelins de fonctionnaires, à de rares exceptions près.
Nous nous appelions d’ailleurs entre nous simplement : les orphelins.
Nous étions au total environ sept cents.
L’Institut était un excellent établissement d’enseignement. L’entretien et l’éducation y étaient entièrement gratuits. Bien que le programme fût celui d’une école réelle, les élèves désireux d’entrer à l’université pouvaient suivre un sixième cours de latin.
Nous avions trois orchestres composés uniquement d’élèves : un orchestre à vent, un orchestre symphonique et un ensemble de balalaïkas.
En 1913, nous participâmes à l’Exposition panrusse de Tsarskoïe Selo, où nous donnâmes des concerts dans le pavillon des établissements scolaires.
J’y jouais de la balalaïka.
Les élèves doués pouvaient recevoir des leçons de piano, mais la sélection était sévère — je n’y fus pas admis.
Pour ceux qui aimaient le travail du bois, il existait un atelier. Le lundi, après les cours, le maître venait, et sous sa direction, on pouvait fabriquer divers objets.
L’apprentissage commençait par la réalisation d’un porte-plume.
Les enfants étaient admis dès l’âge de cinq ans. Jusqu’à leur entrée en première classe, ils vivaient dans cinq maisons séparées —on les appelait les pensionnats —chacune dirigée par une institutrice.
Dans ces pensionnats, on préparait les plus jeunes au passage en première classe.
La vie y était de type familial ; il n’y avait pas beaucoup d’enfants dans chaque maison, mais je ne me souviens plus du nombre exact.
Après deux années passées dans un pensionnat, je passai en première classe à l’automne 1907.
Le passage en première classe s’accompagnait d’une coutume rude : pour prouver son courage, il fallait se battre avec l’un de ses camarades. Ensuite, la vie reprenait paisiblement.
Dans deux grands bâtiments, séparés par une vaste cour, se trouvaient réunis tous les locaux : les classes, le réfectoire, les dortoirs et les salles communes.
L’Institut était divisé en trois sections :
- la section inférieure, comprenant les 1ʳᵉ, 2ᵉ et 3ᵉ classes…
- la section moyenne : les 4ᵉ et 5ᵉ classes, installées dans le même bâtiment ;
- la section supérieure : les 6ᵉ et 7ᵉ classes, dans un autre bâtiment.
L’infirmerie et le cabinet du dentiste se trouvaient dans un bâtiment séparé, mais sur la même rue.
La cuisine et les autres dépendances étaient situées derrière les bâtiments principaux et répondaient à tous les besoins de l’Institut : atelier de cordonnerie, atelier de couture, buanderie et autres services.
Je me souviens surtout de ceux avec lesquels nous avions affaire à l’automne : les piles de bottes dans l’un, les essayages de pantalons et de manteaux dans l’autre, et le linge dans un troisième.
Chaque automne avait lieu la visite médicale. Aux élèves faibles, on prescrivait une nourriture supplémentaire — même si, en réalité, la nourriture ordinaire était déjà très suffisante.
Le matin, avant huit heures : thé et pain blanc.
À onze heures, le petit déjeuner : deux plats, dont un de viande.
À trois heures, le dîner : trois plats, l’un de viande avec garniture, et un gâteau.
À huit heures, le souper : deux plats, dont un de viande.
Comme boisson, on servait du kvas noir.
Avant et après chaque repas, on récitait une prière. Je ne me souviens pas s’il y avait une prière du matin et du soir, mais il y avait les offices des vigiles et de la liturgie.
L’emploi du temps était strict.
Avant le début des cours, on prenait le thé.
Les leçons : trois cours, de huit à onze heures.
De onze heures à midi : petit déjeuner et temps libre.
De midi à deux heures : deux autres cours.
De deux à trois heures : temps libre.
À trois heures, le dîner, puis détente jusqu’à cinq heures.
De cinq à huit heures avaient lieu ce qu’on appelait les répétitions (révisions): nous restions dans les classes avec un éducateur, pour apprendre nos leçons ou lire.
À huit heures, le souper, puis le coucher**.
À la tête de chaque section se trouvait un éducateur principal.
Les classes étaient parallèles, c’est-à-dire que chacune était divisée en deux groupes de vingt à vingt-deux élèves. Chaque groupe avait son propre éducateur adjoint.
La vie à l’Institut était organisée de façon quasi militaire, les éducateurs étant pour la plupart d’anciens officiers.
**La nourriture supplémentaire prescrite consistait en une bouteille de lait, un peu de beurre, un bifteck et des œufs au plat. Une fois par semaine, nous avions un cours de danse. Le professeur était un artiste de ballet du Théâtre Mariinsky. Du lundi au vendredi, il y avait cinq leçons par jour, et le samedi, trois leçons avant le petit déjeuner.
L’hiver, la moitié de la cour était transformée en patinoire. À côté, on construisait deux glissoires en bois. Les rampes étaient recouvertes de blocs de glace, et les chemins d’accès arrosés pour qu’ils gèlent.
On dévalait les pentes en traîneau ; les plus forts y allaient en patins, et, après avoir glissé depuis la première glissoire, arrivaient jusqu’à la seconde, d’où ils remontaient pour repartir dans l’autre sens. Les élèves des 6ᵉ et 7ᵉ classes avaient le droit de prendre des skis et d’aller se promener dans le parc municipal du Prieuré.
L’année scolaire se déroulait de façon monotone.
Pour les vacances de Noël et de Pâques, nous rentrions à la maison — ma sœur, élève de son propre institut, venait elle aussi.
Le grand événement de l’année était la fête de l’Institut, le 23 novembre, jour de saint Alexandre Nevski, auquel l’église de l’Institut était dédiée.
Le soir, on donnait un bal. Dans une salle jouait l’orchestre symphonique des cuirassiers bleus — le régiment cantonné à Gatchina —, dans une autre, un piano jouait à tour de rôle, pendant qu’on aérait les salles. Les élèves des classes inférieures restaient jusqu’à minuit, les plus âgés jusqu’à la fin du bal.
Je me souviens des nuits glaciales et du départ des invités. Nos cavalières étaient des jeunes filles des deux gymnases de la ville — celui de Marie et un gymnase privé.
Il y avait aussi un bal à Noël, et un autre à la fin de l’année, pour la remise des diplômes.
Il faut dire un bon mot de nos professeurs et éducateurs : pour aménager des salons confortables pour ces bals, ils empruntaient des canapés, des fauteuils et des tables, au grand désagrément de leurs épouses, on peut le deviner.
Lorsque j’étais en septième classe, je fus désigné comme l’un des organisateurs du bal.
Je me rendis chez le professeur de droit pour lui demander quelques meubles, et il me confia que personne ne voulait danser avec sa fille.
Je le rassurai : elle ne s’ennuierait pas. J’allai trouver tous les élèves des classes supérieures et exigeai que chacun inscrive au moins une danse avec sa fille sur son carnet. Et ainsi, elle dansa toute la soirée.
Pour la fête patronale et pour toutes les grandes fêtes religieuses, nous recevions chacun une boîte de bonbons ornée du monogramme de Nicolas I.
Mais certaines années, tout était annulé : l’Institut était placé quarante jours en quarantaine à cause d’une épidémie de scarlatine.
Les salles de classe étaient transformées en dortoirs et en réfectoires, et il nous était interdit de sortir dans la cour. Pourtant, nous ne nous ennuyions pas : nous lisions beaucoup et jouions aux échecs.
Chaque année, le 12 octobre*, lorsque ce jour tombait en semaine, nous avions deux leçons le matin. Au lieu de la troisième, nous allions en rangs serrés à la cathédrale de Gatchina pour vénérer une parcelle du bois de la Croix du Seigneur, l’icône miraculeuse de la Mère de Dieu — peinte, selon la tradition, par saint Luc l’Évangéliste — et la main droite de saint Jean-Baptiste.
L’image de cette main — ou plutôt de cette paume — s’est imprimée si profondément dans ma mémoire qu’il me suffit de fermer les yeux pour la revoir clairement.
Le début du printemps — quand la neige commençait à fondre, dans les premiers jours de mars (ancien calendrier) — était pour nous indissociable du Grand Carême et de la fête de Pâques.
La période de confession et de communion durait une semaine entière. La première semaine, c’étaient les classes inférieures ; la quatrième, les classes moyennes ; et la Semaine sainte, les classes supérieures.
Durant ces trois semaines, la nourriture était maigre, mais l’on servait du poisson.
Il n’y avait pas de cours ; le matin et le soir, nous assistions aux offices.
J’aimais lire les vies des saints : on nous distribuait des petits livres à cet effet.
À la fin de la semaine, après la communion, je rentrais chez moi pour la Résurrection, le cœur léger.
En y repensant, je me rends compte que la semaine de recueillement a laissé dans mon âme une empreinte plus profonde encore que la fête de Pâques elle-même.
Nous passions les vacances d’été soit dans une datcha des environs de Saint- Pétersbourg, soit à l’Institut. Je ne décrirai que ces dernières.
Le 15 mai, les cours prenaient fin. Deux ou trois jours plus tard, tous ceux qui restaient pour l’été — nous n’étions pas nombreux — se rassemblaient dans la cour.
En tête marchait l’orchestre à vent. Les grandes portes donnant sur la rue s’ouvraient, et nous partions en musique le long de l’avenue de l’empereur Paul Ier jusqu’à la sortie de la ville, là où se trouvaient les casernes de la 23ᵉ brigade d’artillerie et l’arc de triomphe.
Là, la musique cessait, et nous poursuivions notre route, à pas libres, sur la chaussée de Pétersbourg, parcourant sept verstes — environ sept kilomètres et demi — jusqu’au pont sur la rivière Ijora.
Sur le pont, nous reprenions la formation, et, au son de la musique, nous entrions dans la propriété d’été, située sur la rive de l’Ijora. Non loin de là se trouvait le village de Mozino.
Outre la forêt, notre principal divertissement était la baignade et les promenades en barque.
Chaque classe avait sa propre embarcation.
Ce que nous aimions le plus, c’était partir le matin en barque et disparaître pour toute la journée sur l’Ijora. Il fallait, pour cela, prévenir la cuisine : on nous donnait provisions, et nous partions jusqu’au soir.
*Toutes les dates sont données selon l’ancien style (calendrier julien).
Déjà en hiver, la nourriture était bonne, et en été s’ajoutait encore un repas à cinq heures, appelé paujin, composé de lait, de beurre et de fromage.
Le 22 juin, le jour de la fête de l’impératrice Maria Fedorovna, il y eut un bal. Le train qui allait de Gatchina à Saint-Pétersbourg s’arrêtait au septième verst ; les invités descendaient et parcouraient à pied environ un verst. La salle était décorée de verdure et illuminée de lanternes multicolores.
Les années d’études se déroulèrent calmement ; je ne me souviens d’aucun écart sérieux de notre part envers les professeurs ou les éducateurs. Pourtant, deux fois, je fus envoyé au cachot pour un jour ou deux ; c’était un endroit très confortable. Je me souviens d’une inscription sur le mur : « Donnez-moi la liberté pour la journée, pardonne-moi Iourochka Dolbnia ».
Une fois, ce fut parce qu’en passant en rang devant le directeur, je n’avais pas sorti la main de ma poche. L’autre fois, au printemps, j’avais déchiré un vieux cahier d’étude et laissé les feuilles s’envoler par la fenêtre. Quelques pages étaient tombées dans la rue, l’une portait mon nom, la police s’en plaignit et je fus envoyé au cachot.
À la maison, notre mère était tout pour nous ; nous prenions simplement la vie comme elle allait dans notre foyer. De son côté, elle ne se mêlait pas de nos activités d’enfants. Une seule fois, lorsque nous eûmes grandi, elle nous dit : « Ne fumez pas, c’est mauvais pour la santé. » Et aucun de nous n’essaya de fumer.
Nos principaux divertissements étaient la lecture, les échecs et la musique. À la maison, il y avait un piano, des guitares, des mandolines et des balalaïkas. Mon frère aîné dirigeait notre orchestre familial.
En mai 1914, je terminai l’Institut. Sur quarante-cinq élèves, je finis neuvième, avec le droit à la médaille d’argent. Plus de la moitié de mes notes étaient des 5 ; les autres des 4 ; c’est pourquoi j’obtins le droit à une subvention mensuelle de vingt-cinq roubles pour poursuivre mes études dans un établissement supérieur.
L’été, je restai à la maison et me mis à préparer le concours d’entrée à l’Institut des Voies de communication.
La guerre bouleversa mes projets.
Un camarade de l’Institut me convainquit d’entrer à l’école d’artillerie de Constantin :
« Dans dix mois, nous serons officiers, libres et indépendants », disait-il.
Je n’avais alors aucun sentiment belliqueux — ce n’est que plus tard que vint une attitude plus consciente et réfléchie.
Ainsi, le 1ᵉʳ août, après avoir été admis à l’école sur concours de certificats, je fus envoyé, avec d’autres, dans le camp de Krasnoïe Selo.
En septembre commencèrent les cours. Je m’adaptai sans la moindre difficulté à la vie du corps, habitué depuis l’enfance à la vie en internat.
Je pris surtout goût à l’équitation : lorsqu’il restait un cheval libre, je faisais volontiers une seconde séance. À l’examen final d’équitation, j’obtins 11 points sur 12.
Le meilleur cavalier de notre section était un cadet du corps des cadets de Tachkent, Nagaybakov. Il choisissait toujours le même cheval — un animal qui se cabrait, ruait et tentait de désarçonner son cavalier — mais il parvenait toujours à le maîtriser.
Un mois avant la sortie, nous fûmes de nouveau envoyés au camp de Krasnoïe Selo.
Je me souviens de l’aube et du soir, et des centaines de voix chantant la prière à l’unisson. Peu avant la sortie, je fus promu portoupeï-iounker (aspirant officier).
Le 14 mai 1915, notre promotion fut nommée au grade d’enseigne. Sur 301 élèves, je me classai 56ᵉ et choisis un poste dans l’armée active.
Quelques jours plus tard, depuis la gare de Varsovie à Petrograd, je partis avec un camarade de l’école pour le quartier général, situé à Brest-Litovsk.
Ma mère et ma marraine m’accompagnèrent à la gare. Ma mère me bénit avec une petite icône du Sauveur — hélas, elle brûla plus tard dans l’incendie de l’ermitage en 1941.
Nous ne fûmes pas envoyés immédiatement au front. Je me séparai de mon camarade et ne le revis jamais.
Mes anciens condisciples de l’Institut de Gatchina le rencontrèrent à Constantinople en 1920. Lui fut affecté à l’état-major du front du Nord-Ouest, et moi à celui du front du Sud-Ouest, à Kholm. Mais de Kholm, je ne fus pas non plus dirigé au front : on m’envoya à Kiev, dans la 4ᵉ division d’artillerie de réserve, où se formaient cinq brigades d’artillerie. Elles étaient équipées de canons japonais à recul. Au combat, ces pièces se révélèrent excellentes, notamment la grenade de type Shimoza.
L’été se passa en exercices et enfin, le 1ᵉʳ septembre, notre brigade monta dans les wagons et prit la route du front. Elle fut rattachée à la 10ᵉ division d’infanterie.
À l’origine, elle devait être envoyée sur le front du Caucase, au sein de la 88ᵉ division d’infanterie.
Nous débarquâmes à la gare de Mamalyga, à l’endroit même où se rejoignaient les frontières de trois États — la Russie, l’Autriche-Hongrie et la Roumanie.
Notre brigade fut déployée dans la direction de Tchernovtsy, et ma 5ᵉ batterie prit position dans un secteur boisé.
Quelques jours plus tard, la division engagea un combat de reconnaissance. On m’envoya avec une unité d’infanterie qui avançait en chaîne.
Tout se passait dans une forêt traversée de clairières, au fond desquelles on distinguait les meurtrières des tranchées autrichiennes.
Je grimpai sur un arbre ; le téléphoniste s’installa à son pied, et je commençai à tirer sporadiquement sur les grands abris ennemis. Apparemment, l’adversaire ne m’avait pas remarqué : seules quelques balles sifflaient à proximité. L’une d’elles frappa d’ailleurs la branche sur laquelle je posais le pied. Ainsi se passa toute la journée.
Le soir venu, la fusillade cessa.
À un moment, la liaison téléphonique fut rompue. Je descendis de mon arbre,
et, avec le téléphoniste, nous battîmes en retraite, rejoints bientôt par les fantassins qui se repliaient eux aussi. La nuit tomba, les Autrichiens nous éclairaient de fusées
et tiraient sporadiquement dans notre direction.
De retour à la batterie, j’appris que l’état-major de la division s’était inquiété de savoir si j’étais revenu.
Je ne me souviens plus à quel moment notre 5ᵉ batterie prit position sur un terrain plat.
Les officiers furent logés dans un petit village abandonné par ses habitants.
Entre le village et notre position coulait un ruisseau — c’était la frontière entre la Russie et l’Autriche. Je plaisantais en disant que je passais chaque jour « à l’étranger ».
Nous restâmes sur cette position jusqu’à la mi-novembre. Nous fûmes alors remplacés par la « division sauvage », et nous prîmes la route de Kamienets-Podolsk.
Le froid s’était installé ; il faisait trop glacial pour monter à cheval, et je fis tout le trajet à pied. La première nuit, nous logeâmes à Khotin, et le lendemain nous arrivâmes à Kamienets-Podolsk. Les officiers furent hébergés dans l’appartement du directeur du gymnase, qui avait été évacué à l’arrière.
Mon ordonnance me rapporta des cadres pour photographies — qu’il avait visiblement pris sur les murs. Je le grondai sévèrement et lui ordonnai de tout remettre à sa place.
Ainsi va la psychologie de la guerre : on se croit en droit de s’emparer de ce qui a été abandonné.
À Kamienets-Podolsk, nous embarquâmes de nouveau dans les wagons, arrivâmes à Rovno, et de là, nous poursuivîmes notre route à pied, dans une boue sans fin : les roues des canons s’enfonçaient jusqu’aux moyeux.
Nous atteignîmes la petite ville d’Olyka, où nous restâmes jusqu’au printemps 1916.
Notre position se trouvait non loin de la ville, si bien que les officiers montaient la garde à la batterie, mais logeaient dans des maisons particulières.
À Olyka se dressait un magnifique château des princes Radziwill, mais il était inoccupé.
La ville était sous le feu de l’artillerie lourde allemande : avant notre arrivée, l’adjudant d’un régiment y avait été tué, et l’endroit avait depuis une sinistre réputation.
Malgré les bombardements, les habitants étaient restés, et certains furent victimes du feu ennemi. Un jour, un obus de 12 pouces explosa à l’entrée d’une cave où des gens s’étaient réfugiés : on dénombra onze morts.
Je logeais dans une famille juive. Les jeunes avaient fait connaissance. Le front était calme, le temps libre ne manquait pas. J’appris à la fille de la maison, âgée de dix-sept ans, à jouer de la balalaïka, et elle m’enseignait à lire en hébreu.
Le printemps approchait. Notre division fut retirée pour un mois en réserve. C’était le Grand Carême. Je me souviens de l’église remplie d’uniformes gris et de la confession générale.
Nous passâmes la fête de Pâques dans les tranchées. La journée se déroula paisiblement : les Allemands ne tirèrent pas.
Vers la mi-avril, ou peut-être à la fin du mois, notre division fut déplacée plus à droite sur le front. Nous prîmes position dans la direction de Loutsk, et commença la préparation à l’offensive qui devait prendre le nom de « percée Broussilov ».
Nos tranchées et celles de l’ennemi étaient si proches que notre batterie se trouvait à moins d’une verste des lignes allemandes. Pour nous protéger du feu des fusils,
nous élevâmes des parapets entre les pièces et creusâmes des boyaux de communication. Malgré cela, il y eut plusieurs blessés : les balles passaient parfois entre le bouclier et la volée du canon. Les soldats, paresseux, préféraient marcher à découvert. Je me souviens de mon ordonnance Alexandre, pressé, portant le samovar à découvert, une goutte de sueur au bout du nez.
À notre droite se trouvait la 4ᵉ division de fer, commandée par le général Denikine.
Comme officier de reconnaissance et observateur avancé, je me rendis sur la ligne de front pour établir le contact avec le commandant d’une compagnie.
C’était un jeune Roumain, ardent et téméraire. Il me proposa de partir avec lui en reconnaissance afin d’examiner de plus près les tranchées ennemies.
L’espace entre nos lignes et celles de l’ennemi était couvert d’une herbe haute.
C’était au mois de mai — le soleil brillait intensément.
Les soldats nous tressèrent des bonnets faits d’herbes et de fleurs, et le lendemain, en chuchotant, nous rampâmes jusqu’aux barbelés, observâmes ce que nous devions voir,
puis regagnâmes nos tranchées sains et saufs.
Je reçus alors pour mission de détruire les nids de mitrailleuses placés dans les barbelés, et d’y ouvrir deux passages d’une dizaine de sagènes chacun (environ vingt mètres).
J’écris ces souvenirs soixante-sept ans plus tard — je peux me tromper sur les dates,
mais je me souviens de l’essentiel.
Ainsi commença la préparation d’artillerie, qui dura un jour ou deux. J’exécutai ma tâche, mais on me reprocha d’avoir tiré deux mille obus.
Le matin de l’attaque, les tranchées étaient pleines de soldats ; les visages étaient graves, et je savais que tous avaient mis des chemises propres. Après une courte préparation d’artillerie, un moment de silence — puis l’ordre fut donné.
Tous se signèrent et bondirent hors des tranchées.
Aussitôt, du côté ennemi, un feu d’enfer éclata. Ma ligne téléphonique fut coupée.
Nos vagues d’assaut, sous un bombardement intense, se couchèrent devant les barbelés. Je restai dans la tranchée ; à chaque explosion, la terre retombait sur moi —
dans mes poches, sous mon col, jusque dans mes oreilles. Peu à peu, le feu diminua.
Dans une tranchée voisine où s’étaient abrités dix ou douze soldats, l’ennemi tenta de les atteindre avec un lance-flammes, mais ne parvint pas à les toucher.
(Le lendemain, après une seconde attaque, ces soldats furent délivrés et envoyés à l’arrière : leurs nerfs n’avaient pas résisté.)
Le soir, je rentrai à la batterie. Il y avait aussi des morts dans nos tranchées.
Je me souviens d’un soldat, d’une trentaine d’années, enseveli jusqu’à la poitrine sous la terre. Son visage était paisible. Sa main droite, portant une alliance, reposait sur sa poitrine. Quelqu’un, dans un lointain village, pleurera celui-là.
La 4ᵉ division de fer, notre voisine, avait percé les lignes ennemies, mais sans doute pas très profondément, car dès le lendemain, l’attaque reprit. Avec l’infanterie, j’entrai dans les tranchées ennemies, mais je n’eus pas à tirer.
Sur le champ de bataille gisaient nos morts. Parmi eux, mon ami récent, atteint de trois balles en plein front. Je me souviens aussi d’un soldat, les mains crispées dans la terre,
le regard tourné droit devant lui — la moitié de sa tête manquait.
Dans les tranchées ennemies, des Autrichiens étaient étendus, eux aussi, sans vie.
Un soldat russe blessé gisait près d’une mitrailleuse prise à l’ennemi.
Il me demanda d’écrire son nom — pour qu’on puisse lui attribuer une récompense.
Il fallait retourner rapidement à la batterie.
Nous décrochâmes les canons de leurs avant-trains, et ce jour-là, nous parcourûmes environ trente verstes dans la direction de Loutsk.
L’arrière autrichien était admirablement organisé : des tranchées profondes et étroites,
tapissées de fascines ; et, dans le village où nous passâmes la nuit, une propreté remarquable, des palissades de bouleaux entourant les maisons.
Le lendemain, notre division fut orientée vers la gauche du front, et l’on m’envoya, avec deux pièces d’artillerie, bombarder un village situé sur la rive droite d’une rivière
(dont j’ai oublié le nom).
Un pont traversait la rivière. Plus bas, la forêt descendait jusqu’à l’eau. Le village, sur l’autre rive, à deux verstes de ma position, s’étendait à découvert, comme posé sur la paume de la main. Aucune troupe russe n’était visible entre le village et moi.
Je commençai le tir. L’un des obus atteignit une maison : le feu prit. Des soldats se mirent à courir et à s’agiter — il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait de l’ennemi.
Bientôt, tout le village fut en flammes. Sur le pont, en revanche, rien ne bougeait.
Ne recevant aucun ordre complémentaire, je finis par rejoindre la batterie.
À partir de ce moment — vers la fin de mai — et pendant tout l’été, jusqu’au début de septembre, nous vécûmes dans un mouvement incessant : des marches, des combats, des retraites, sans qu’aucune bataille ne se déroule sur des positions préparées d’avance.
Je décris ici ce qui est resté dans ma mémoire.
La bataille sur la Styr.
J’ai complètement oublié en quoi consistait ma propre participation à ce combat.
Je sais seulement qu’on m’avait envoyé, avec deux pièces d’artillerie, à la disposition du 7ᵉ régiment de hussards biélorusses, et que je me trouvais sur le flanc gauche du champ de bataille.
Nos tirs frappant l’arrière-garde à la portée extrême des canons.
Sur la rive haute de la rivière — la Styr — se dressaient un manoir, un pont, et une redoute protégeant l’accès au pont.
Sur la rive basse — l’ennemi, et sur la rive opposée — nos troupes.
Le 7ᵉ régiment de hussards biélorusses, et moi, avec mes deux pièces.
Entre les deux feux, les croix marquent l’endroit où la mitraille tombait avec le plus de violence, où le vacarme était assourdissant.
Le combat n’était pas encore terminé que déjà, sur la haute rive, on voyait l’ennemi battre en retraite, son artillerie et ses convois s’étirant lentement. Notre artillerie, elle, tirait à la limite de la portée.
Je me souviens de ce combat parce que le spectacle en fut saisissant — il évoquait ces batailles d’un autre siècle, avec leur grandeur et leur fureur mêlées.
Encore une bataille. Une rivière séparait les lignes. Sur notre flanc droit, un village s’étendait de notre côté du cours d’eau ; sur le flanc gauche, un autre village, tenu par l’ennemi, occupait la rive opposée.
Je pris pour cible le clocher de l’église, probablement un poste d’observation.
Vers midi, nos troupes réussirent à franchir la rivière. Au-delà s’étendait un champ,
et, à deux verstes plus loin, une lisière de forêt où l’ennemi tenta de se regrouper —
mais pas pour longtemps, comme nous l’apprîmes ensuite.
À peine eu-je le temps de regagner la batterie qu’elle se mettait déjà en mouvement.
Je n’y restai pas : on me détacha avec un éclaireur pour une mission de reconnaissance en profondeur.
Je descendis vers le village situé sur notre flanc droit. Une vision me frappa comme une lumière crue : la foule des blessés autour du poste de secours. Le soleil, les bandages blancs, et le rouge du sang — un contraste insoutenable.
Ayant franchi le pont, je longeai la rivière, sur les lieux mêmes du combat. Les champs étaient rouges de coquelicots, et, partout, gisaient les morts et les blessés.
Les blessés appelaient, demandaient de l’eau. C’était dur. Je ne pouvais pas m’arrêter — j’avais une mission à remplir. Je leur disais que les brancardiers viendraient bientôt,
mais, au fond de moi, j’en doutais.
L’ennemi semblait en pleine retraite. Je parcourus plusieurs verstes sans voir trace de combat, ni d’infanterie à nous. Je m’arrêtai près d’un soldat autrichien mort, sans doute frappé d’une balle perdue. Dans sa poche, je trouvai un petit carnet de notes — et une lettre de femme. Sur le front, on ne pense pas à ces choses, mais à l’arrière, ce sont des larmes.
Je finis par retrouver la batterie — je ne me souviens plus où ni comment — et remis le carnet à mon supérieur.
Toute la nuit, notre division contourna les lignes ennemies, mais l’adversaire avait déjà battu en retraite. Son convoi, cependant, tomba entre nos mains. Les soldats ramenèrent deux petits tonneaux de vin, l’un blanc, l’autre rouge, et quelques bouteilles de liqueur.
Le commandant de la batterie ordonna de verser le vin dans les marmites de la cuisine
et de ne pas y toucher avant le matin. La nuit n’était pas encore finie. Mais à l’aube, le vin avait disparu — les soldats l’avaient bu, et nous… le reste, la liqueur.
Je passe sur ce qui est plus qu’à demi effacé dans ma mémoire et j’en viens directement à la bataille près de Berestetchko.
Je ne me souviens plus du début du combat. Nous, les observateurs avancés de la 101ᵉ brigade d’artillerie — je me rappelle encore deux d’entre eux, les lieutenants Lobkov et Gavrilov — Je reprends donc à partir du moment où commence ma propre action.
La liaison téléphonique avec la batterie avait été rompue. Mon téléphoniste était resté en arrière, et je continuais d’avancer avec les lignes d’infanterie. Devant nous, l’infanterie autrichienne battait en retraite. Leur artillerie nous visait, mais de façon sporadique. Nos propres batteries s’étaient tues, faute de communication.
Quelques obus tombaient derrière nous.
À un certain moment, nous nous arrêtâmes — et l’ennemi fit de même. Je me trouvai non loin du colonel Tatarinov, le commandant du régiment. Comme les pertes en officiers d’infanterie étaient lourdes, il nous demanda, à nous autres observateurs avancés, de les remplacer.
Nous reprîmes l’offensive, mais quelques minutes plus tard, le colonel Tatarinov fut tué. Nos lignes se désorganisèrent. Je me retrouvai avec une trentaine de soldats seulement ; à droite et à gauche, plus de troupes à nous. Devant, un petit groupe d’Autrichiens reculait, dans la même confusion. La distance entre eux et nous se réduisit à vingt-cinq, trente pas tout au plus. Ni eux, ni nous ne tirions.
Parfois, l’un d’eux se retournait soudain vers nous, levait les bras, et courait dans notre direction. Je lui faisais signe de la main : « Par l’arrière ! »
Puis, de nouveau, nous nous arrêtâmes, épuisés, et nous nous couchâmes.
Je m’accroupis dans le fossé bordant la route Rovno–Berestetchko, mes soldats étendus dans le champ de chaque côté. Nous ne tirions pas, eux non plus.
Après une minute de répit, je me redressai un peu pour regarder autour de moi.
Derrière mon épaule, un soldat allongé sur la route fit le même mouvement —et fut tué net, une balle explosive lui entrant dans l’oreille gauche.
Je me souviens distinctement de sa tête, penchée sur le chemin, et du sang roulant en petites billes le long de la poussière. Malgré moi, tout mon corps fut parcouru d’un frisson.
Tout mon corps se crispa. Je compris qu’il fallait se lever et avancer. J’avoue que je n’avais aucune envie de me jeter sous les balles, mais, après une seconde d’hésitation, je me dressai en même temps qu’un soldat, et, derrière nous, tout le groupe se releva et suivit. Les Autrichiens se mirent à reculer.
Nous n’avions pas parcouru une grande distance que j’aperçus sur la droite une nouvelle ligne — sans doute une de nos unités — qui avançait vers l’ennemi et se déployait en tirailleurs.
Un sous-officier marchait à côté de moi. « Votre noblesse ! » dit-il d’un ton d’avertissement. Nous nous arrêtâmes, et presque aussitôt, de fraîches lignes de nos troupes vinrent nous relayer.
Un officier d’infanterie s’avançait droit sur moi. Je lui demandai de prendre mes soldats sous son commandement, et, épuisé, je me traînai jusqu’à la batterie.
Le lendemain, en ordre de marche, notre batterie traversa les rues désertes de Berestetchko.
Pour ne pas revenir plus tard sur ce combat, j’ajoute que nous fûmes proposés pour la croix de Saint-Georges — la raison en était que nous avions accompli plus que notre devoir : des officiers d’artillerie s’étaient faits fantassins.
Gavrilov et Lobkov reçurent la décoration, moi non.
La chose s’explique : pour obtenir la croix de Saint-Georges, il fallait un témoignage officiel. Quelques jours plus tard, le commandant de bataillon fit savoir par l’état-major qu’il m’avait vu au combat et qu’il me remettrait une attestation. Je ne m’y rendis pas tout de suite — je ne sentais pas avoir accompli un véritable exploit. Pendant que j’hésitais, le commandant de bataillon fut tué dans le combat suivant.
Plus tard, à l’automne, le général Andreev, commandant de brigade, me convoqua.
Il me dit qu’il souhaitait tout de même me proposer pour la croix de Saint-Georges.
Je refusai, et lui demandai plutôt l’ordre de Saint-Vladimir, que je reçus.
Par la suite, je fus décoré encore de plusieurs ordres : Sainte-Anne, 3ᵉ et 2ᵉ degrés, et Saint-Stanislas, 3ᵉ et 2ᵉ degrés. Je ne puis expliquer cet excès d’honneurs que par le fait que, étant officier d’artillerie, je n’avais combattu qu’une seule fois à la batterie — tous les autres combats, je les avais menés aux côtés de l’infanterie.
Le fleuve du temps coule et emporte à jamais les affaires humaines. Et moi, j’ai oublié beaucoup de choses.
À la fin d’août (1916) nous nous tenons devant Radivilov, à la frontière russo-autrichienne, que notre infanterie occupe. Derrière lui, un champ, et à deux verstes une forêt. Nous restons quelques jours tranquillement. Nous mangeons des fraises des bois, que des enfants de paysans nous apportent pour quelques sous. Allons pécher du poisson, me propose un officier.
Nous sortons à la lisière de Radivilov, entourée de fil de fer ; il y a là un passage menant à un petit ruisseau. Nous nous approchons d’un gouffre, et l’officier y jette une grenade à main. Une explosion sourde, et la surface sombre se couvre d’éclats de poissons étourdis. Combien de ces poissons sont morts pour quelques gros poissons.
Mais les jours paisibles sont finis. Le lendemain, notre batterie traverse Radivilov, dépasse l’infanterie et s’installe en position ouverte à la sortie du bourg. L’ennemi est à deux verstes, à l’orée de la forêt. Un combat d’artillerie s’engage. Leur batterie aussi est en position ouverte.
À notre droite, un épais nuage de fumée : un rucher brûle. Les soldats ont apporté dans une gamelle du miel où flottent des abeilles mortes.
L’ennemi, visiblement, ne compte pas rester sur sa position, et vers le soir, ayant parcouru huit verstes, nous approchons de la petite ville autrichienne de Brody. Elle est devant nous dans une dépression, et nous sur une hauteur, parmi les gerbes de blé moissonné.
Toute la nuit, la batterie mène un feu rare sur la ville, chaque pièce tir à tour de rôle toutes les cinq minutes. Je me suis étendu sur ma capote, sous une gerbe, et toutes les demi-heures je sursaute — il me semble d’un demi-arshin— et je me rendors.
Le lendemain, nous avons traversé Brody et, après quatre ou cinq verstes, nous nous sommes arrêtés sur une position où nous sommes restés jusqu’au printemps 1917.
Les officiers se sont installés dans le village de Gaï-Smolenski, la batterie dans la forêt voisine. La guerre de positions a commencé ; de temps à autre, des tirs de fusils et d’artillerie s’engageaient.
Un jour, un avion allemand est passé, et quelque temps après, l’artillerie lourde s’est abattue sur la batterie. Heureusement, il n’y eut aucun coup direct sur les abris, et pas de pertes. Nous avons changé de position, reculant d’une demi-verste, et à l’ancien emplacement nous avons assemblé avec des rondins une sorte de leurre de pièces d’artillerie. Pendant longtemps l’ennemi a tiré dessus avant de retrouver notre nouvelle position.
A force de tirs d’artillerie la forêt s’était éclaircie. Un jour, l’un de nos canons sauta en l’air, et retomba, le tube enfoncé dans la terre.
Il fallait à tout prix repérer la position de la batterie ennemie.
Je demandai à l’observateur d’une batterie voisine de noter au pointeur le point exact où apparaissait le reflet du tir adverse.
Chaque jour, vers quatre heures de l’après-midi, une fine fumée s’élevait des abris ennemis le long de la ligne des tranchées autrichiennes. Je fis tirer nos obus à shrapnel, de l’extrémité gauche du front jusqu’à la droite. L’ennemi riposta aussitôt, révélant ainsi sa position.
En croisant ses données avec les miennes sur la carte, je parvins à localiser sa batterie.
Dès lors, nous nous tînmes mutuellement en respect, chacun laissant l’autre en paix — pour un temps.
La population adulte avait fui le village, ne restaient que les femmes et les enfants*.
Ils vivaient grâce aux cuisines de campagne — les nôtres comme celles du voisinage.
L’ennemi, pour une raison ou une autre, n’avait jamais bombardé la localité.
Ainsi arriva le mois de février 1917.
Au printemps, une offensive était prévue sur notre secteur. Comme officier de reconnaissance, je reçus pour mission de choisir les emplacements de dix-sept canons lourds sur un front d’une verste — une concentration considérable.
Mais à la fin de février, un jeune officier tout juste promu, V. L. Skitski, arriva de Petrograd à notre batterie et apporta la nouvelle du début de la Révolution.
Quelques jours plus tard, devant tout le régiment réuni, on lut l’ordre annonçant l’abdication de l’Empereur et le transfert du pouvoir au Gouvernement provisoire.
Nous prêtons ensuite le serment à ce nouveau pouvoir.
Dans la brigade, tout resta d’abord comme avant. Seul changement notable : à la demande des soldats, le capitaine Salagov, un Géorgien au caractère sévère, fut relevé du commandement de la 3ᵉ batterie.
Des comités de soldats furent élus dans chaque batterie. Je fus choisi comme président du nôtre. Nous ne faisions pas grand-chose — et les choses suivaient leur cours, tranquillement.
Mais la situation générale du front changeait. Les préparatifs de l’offensive furent abandonnés. Peu après, on m’envoya en mission à Kremenets.
*Les habitants, des Galiciens, parlaient le petit-russien ; nous nous comprenions parfaitement.)
À environ trente-cinq verstes en arrière du front, je reçus l’ordre de repérer des emplacements pour les batteries, au cas où il faudrait battre en retraite.
L’été 1917 s’écoula paisiblement. Au début de septembre, je fus promu capitaine d’état-major.
À cette époque, on commençait à former, auprès des états-majors de corps d’armée, des batteries antiaériennes à quatre pièces. Les commandants de ces batteries étaient choisis parmi les capitaines ou les capitaines d’état-major.
Le général commandant la brigade me fit appeler et m’assigna à l’un de ces postes auprès d’un état-major de corps.
Ce fut pour moi un changement pénible — personne, en ces temps troublés, ne voulait quitter sa propre unité. À la fin de septembre, c’est donc le cœur lourd que je quittai ma batterie et me présentai au quartier général du corps.
Mais déjà la désagrégation de l’armée était palpable. Je ne reçus aucun canon antiaérien, et les soldats qui m’étaient envoyés pour constituer la batterie demeuraient sans véritable contact avec moi. La situation resta ainsi jusqu’au coup d’État bolchevique.
Les soldats eux-mêmes étaient désemparés : tantôt ils déclaraient reconnaître le pouvoir des bolcheviks, tantôt ils se disaient rattachés à une “armée ukrainienne” — qui, en réalité, n’existait pas.
Voyant cela, je décidai de partir pour Kiev, où je m’engageai dans la milice montée municipale, sous les ordres du cornet For (mort plus tard en exil, en France).
Nous faisions des patrouilles à cheval dans les rues ; je n’eus jamais à affronter directement qui que ce soit. Parfois, des coups de feu éclataient derrière nous – mais de qui venaient-ils ?
Peut-être de partisans bolcheviques.
La ville était livrée à l’anarchie. Personne – ou presque- ne prit la responsabilité d’organiser une résistance contre les bandes bolcheviques qui approchaient.
L’une des premières nuits de janvier 1918, les bolcheviks entrèrent dans Kiev – on entendait les tirs nocturnes du côté de Darnitsa.
Au matin, comme d’habitude, je me rendis au quartier général de la milice. La porte d’entrée était ouverte, et la maison, déserte. Je montai au bureau du commandant : tout avait été abandonné. Dans un tiroir, je trouvai tout un tas de revolvers. J’en pris deux et les glissai dans mes poches.
Alors que je sortais, je tombai sur un factionnaire, fusil à la main.
Il ne semblait pas encore sûr de lui. Il me demanda :
— « Vous n’avez pas d’arme ? »
— « Non », répondis-je.
Et il me laissa passer.
Une fois dans la rue, j’accélérai le pas et parvins sain et sauf jusqu’à chez moi.
Peu après, le cornet For m’envoya un laissez-passer délivré par le comité révolutionnaire — ce document me sauva un jour, quand deux marins m’arrêtèrent dans la rue et me demandèrent mes papiers.
C’est à cette époque que furent martyrisés le métropolite Vladimir et le comte Keller, ancien commandant de la 10ᵉ division de cavalerie en 1914.
À la fin de janvier, les Allemands entrèrent dans la ville. Je ne sais absolument pas
comment se forma alors le gouvernement ukrainien, avec un hetman à sa tête — Skoropadski. Je ne puis même affirmer s’il y eut réellement un gouvernement ukrainien, ou seulement l’hetman lui-même.
De février à octobre 1918, mon état d’esprit resta indécis. La guerre s’était achevée dans la défaite, l’armée s’était disloquée, et moi, je doutais : que faire ?
Je ne comprenais pas encore la précarité du pouvoir de l’hetman ni le caractère provisoire de la présence allemande. Mais une certitude mûrissait : le seul salut passait par la lutte contre le bolchevisme.
Je n’avais toutefois qu’une faible notion des courants politiques, et j’ignorais encore la véritable immoralité du régime bolchevique.
Dans cet état d’âme confus, ma vie suivait le même désordre : tantôt je cherchais du travail, tantôt je songeais à reprendre des études. Un temps, je fus gardien d’entrepôt.
Quand le commandant de ma batterie — de l’époque de la guerre — tomba malade, je le soignai pendant un mois. J’allai même m’inscrire quelque temps à l’Institut de commerce.
L’été fut assombri par une nouvelle terrible : l’assassinat du Tsar et de la famille impériale.
À l’automne, des rumeurs commencèrent à circuler sur l’existence d’une armée de volontaires.
En octobre, on sentait dans la société un éveil du sentiment national, la conscience du danger du bolchevisme et de la précarité de l’occupation allemande. Des détachements pour lutter contre les bolcheviks commencèrent à se former, et j’entrai dans la droujina du général Kirpitchev.
Peu de temps après, notre détachement – appelons-le un peloton — fut envoyé par voie ferrée en direction de Poltava. Nous occupâmes une gare, dont j’ai oublié le nom, afin d’en assurer la garde. Au-delà, il n’y avait plus de troupes allemandes — les bolcheviks régnaient sur la région.
Notre service consistait à patrouiller autour de la station. Je garde en mémoire ces marches monotones, le fusil à la main, sur des champs labourés gelés. J’étais artilleur de formation, et je maniais fort mal le fusil d’infanterie.
Un jour, rentrant de patrouille, je trouvai à la gare notre chef qui me dit : « Il y a ici un jeune Juif arrêté. C’est à vous qu’il revient de l’escorter jusqu’à Kiev. Voici les papiers et l’adresse de l’état-major de la milice. »
Tout le trajet, qui ne dura pas longtemps, nous le fîmes en silence.
Arrivé à Kiev, je le remis aux autorités, puis je m’apprêtais à repartir. Mais, par hasard, je rencontrai un camarade, officier d’artillerie, qui me persuada de me joindre à leur batterie, cantonnée au nord de Kiev, cette fois contre les troupes de Petlioura.
Je suivis son conseil, conscient que je ne valais guère comme soldat d’infanterie.
Nous étions déjà en novembre. L’Allemagne avait perdu la guerre, et le 11 novembre l’armistice avait été signé.
Les Petliurovtsy approchaient de Kiev, tandis que les Allemands observaient une neutralité bien commode.
Ceux qui se trouvaient en face de nous ne nous inquiétaient guère.
Un jour, pourtant, notre commandant de batterie s’alarma : il n’obtenait plus aucune réponse au téléphone du quartier général. Il envoya l’un d’entre nous à Kiev pour s’enquérir de la situation. L’homme revint avec la nouvelle que tout avait été abandonné : le quartier général déserté, plus personne sur place.
Alors, le commandant décida de quitter la position et de se replier sur Kiev.
Nous redescendîmes jusqu’au Podol, et, près des murs du monastère Saint-Michel, nous laissâmes nos canons. Puis chacun s’en alla de son côté.
Le lendemain, les troupes de Petlioura entrèrent dans la ville.
Je louais alors une chambre chez un haut fonctionnaire du tribunal de district de Kiev.
Dans le musée pédagogique, environ mille officiers avaient été arrêtés par les Petliurovtsy. Ma situation, devenue illégale, inquiétait mon logeur : il fallait trouver une issue.
Je ne sais plus combien de jours cela dura ; mais un jour, en rendant visite à mon camarade du lycée de Gatchina, Pavlik Droujinin, j’appris la nouvelle suivante.
Les Allemands, sur ordre des Alliés, avaient commencé à évacuer l’Ukraine. Les consuls britannique et français s’étaient installés à Kiev et, sur leur intervention, tous les officiers détenus au musée pédagogique devaient être transférés en Allemagne.
J’ai oublié comment, mais il fut possible de se joindre à l’un des convois. Quatre trains de départ furent formés, et je pris place dans l’un d’eux.
Un bref retour en arrière pour rappeler ceci : à l’été 1918, pour échapper à la famine, ma mère était venue de Petrograd avec mes deux frères cadets. Ils vivaient séparément de moi. Je me hâtai d’aller les voir, leur dis adieu — et ne les revis plus jamais.
Le soir, notre convoi s’ébranla, et commença alors ma vie errante.
En Allemagne, j’atterris dans le camp de Nienbourg. Nous étions considérés comme internés, mais nous pouvions sortir librement du camp. La nourriture fournie par les Allemands était maigre, mais chaque semaine, nous recevions des colis anglais, si bien que de ce point de vue nous ne manquions de rien.
Quelque temps plus tard, j’appris que des amis à moi se trouvaient dans un autre camp, et je partis les rejoindre. Ce camp était situé à Clausthal, dans le Harz.
Trois mois passèrent ainsi. Puis courut la rumeur que l’amiral Koltchak avait conclu un accord avec les Alliés : les Anglais s’engageaient à transporter vers les armées blanches tous les volontaires se trouvant en Europe occidentale.
Avant même cela, quelques-uns de notre camp étaient déjà partis vers la Lettonie, rejoindre le détachement du prince Lieven.
Je m’inscrivis pour partir, et en mai 1919, tout notre groupe fut transporté, par la France, jusqu’en Angleterre, où se trouvait le centre de rassemblement des volontaires en partance pour la Russie.
Le camp était situé à Newmarket, non loin de Cambridge. J’y restai jusqu’au début de septembre 1919.
Du camp, quatre groupes furent expédiés.
Le premier rejoignit le général Denikine, le second l’armée du Nord du général Miller, le troisième — tragique destinée — fut envoyé vers l’amiral Koltchak, et le quatrième, auquel j’appartenais, rejoignit l’armée du Nord-Ouest du général Ioudenitch, en direction de Petrograd.
Le sort de la troisième expédition fut dramatique. Partis par mer pour rallier Koltchak,
les volontaires débarquèrent à l’embouchure de l’Ob ; mais l’armée de l’amiral était déjà en retraite. Toute la colonne fut capturée par l’Armée rouge et transférée à la prison d’Irkoutsk. Beaucoup furent fusillés.
J’appris tout cela plus tard, à Paris, de la bouche de N. P. Datsenko, officier de carrière de la 33ᵉ brigade d’artillerie, que j’avais connu à Kiev, lorsqu’en 1915 je vivais à Darnitsa, au sein du 4ᵉ régiment d’artillerie de réserve, où avait été formée ma 101ᵉ brigade d’artillerie. Je ne me souviens plus comment il échappa au massacre — peut-être s’était-il fait passer pour Polonais. Il possédait un petit domaine dans la partie de la Volhynie devenue polonaise après la guerre. Je sais seulement qu’il le vendit, puis émigra en France.
D’après ce que j’ai entendu ensuite, le camp de Newmarket subsista encore quelque temps après mon départ. Je ne sais ce qu’il advint de ceux qui y restèrent.
La vie dans le camp était assez libre. Nous recevions deux livres sterling par semaine pour nos dépenses personnelles. La nourriture était bonne.
On organisait quelques exercices militaires. Le capitaine Soppet donnait des cours sur la défense contre les gaz asphyxiants. Je connaissais un peu l’anglais ; je m’asseyais à côté de lui, sur l’estrade, et je traduisais pour l’auditoire en russe.
Pendant mon séjour au camp, j’eus un entretien avec un compatriote. Après la révolution de 1905, il avait vendu tous ses biens en Russie et s’était établi à l’étranger.
Il vivait en Espagne, à Saint-Sébastien, où il tenait, comme à Paris et à Londres, une maison de commerce.
J’avais pour lui une lettre de recommandation, reçue d’un de ses parents avant mon départ de Kiev. Je la lui envoyai depuis le camp.
Quelques temps plus tard, l’homme à qui j’avais écrit vint me rendre visite. Il tenta de me convaincre de partir avec lui à Saint-Sébastien, assurant que les bolcheviks finiraient par l’emporter. Mais la lutte des Blancs continuait encore, et je refusai. Je ne le revis jamais.
Enfin, ce fut notre tour. Nous prîmes le train pour Édimbourg, puis le bateau à destination de l’Estonie.
Quelques jours plus tard, le navire jeta l’ancre à l’embouchure de la Narva, et nous débarquâmes à Hungerburg, une station d’été fréquentée autrefois par les habitants de Pétersbourg.
Les parents de mon camarade artilleur, le baron Taube, y possédaient une villa.
J’y laissai tout ce qui pouvait m’encombrer au front, et notre groupe poursuivit sa route vers Narva, tandis que moi je continuai jusqu’à Yambourg.
L’armée du général Ioudenitch battait en retraite. Je fus affecté comme officier d’artillerie sur un train blindé.
Il y en avait quatre, mais ces trains n’étaient “blindés” que de nom : ils n’avaient aucune véritable protection, et les canons, installés sur des plates-formes, n’étaient défendus que par des sacs de sable. En face de nous, l’ennemi disposait, lui, d’un vrai train blindé.
En reculant avec l’infanterie, nous atteignîmes Narva, où nous soutînmes un court combat contre le train ennemi. Un cuisinier de notre wagon d’officiers fut tué.
Puis, franchissant la frontière, nous nous retrouvâmes en territoire estonien.
À la demande du gouvernement estonien, notre armée dut être désarmée.
À Narva, je rencontrai des réfugiés venus de Gatchina. Parmi eux, Youri Andreev, mon camarade de promotion de l’école d’artillerie de Constantin, ainsi que sa mère, une femme de général, et plusieurs jeunes filles de l’institut Marie, nos partenaires de bal d’avant la guerre.
Ce fut une douleur particulière de revoir mon ancien professeur de physique, M. Heinrichs. Notre jeunesse, à nous, adoucirait encore la peine du déracinement — mais que dire de ces gens plus âgés, pour qui tout était perdu ?
Les Estoniens nous traitaient avec hostilité. Il arrivait qu’ils arrêtent des réfugiés dans la rue et, comme on disait alors, les “envoient derrière les barbelés” — c’est-à-dire chez les bolcheviks.
Notre armée fondait peu à peu. Officiers et soldats partaient les uns après les autres. Il arriva qu’un petit groupe se forma autour de moi — nous étions cinq. Nous décidâmes de ne pas bouger tant qu’aucun ordre officiel de dissolution de l’armée ne serait reçu.
Notre groupe se composait de trois officiers d’artillerie : moi-même, Kolya Karyakine et V. L. Skitsky — tous issus de l’école d’artillerie de Constantin.
Deux volontaires se joignirent à nous : S. Yu. Orlovski et Sabline, plus âgé que nous.
Je dois m’écarter un instant du récit pour parler de Sabline, à qui nous devons d’avoir pu quitter l’Estonie. Fils d’un propriétaire terrien de Novgorod, il s’était enfui de chez lui à quinze ans et, caché dans la cale d’un vapeur anglais, avait quitté Saint-Pétersbourg pour l’Angleterre.
Pendant quinze ans, il navigua comme mousse sur des navires baleiniers, prit part à la guerre hispano-américaine, et, déguisé en Hindou, fit un pèlerinage à une déesse. Dans les ports du monde, il était chez lui — ce qu’il prouva encore une fois plus tard.
Avant la guerre de 1914, il était rentré en Russie, mais le goût de l’aventure ne l’avait jamais quitté, et il repartait sans cesse à l’étranger. Il avait alors un peu plus de quarante ans.
Pour en finir avec le chapitre de notre armée, j’ajouterai que, le départ des officiers supérieurs aidant, je fus nommé commandant de quatre trains blindés, qui rouillaient paisiblement sur une voie de garage à Ivangorod. Naturellement, cette « fonction » n’était qu’une pure formalité.
Au printemps 1920, nous fûmes officiellement démobilisés et reçûmes chacun dix livres sterling du général Ioudenitch. Nous décidâmes de rester ensemble et de chercher à rejoindre l’armée du Sud, dont je parlerai plus loin.
À Ivangorod, sur la rive de la Narva, se trouvait la filature de laine du baron Stieglitz.
Les maisons des employés avaient été réquisitionnées pour y loger des réfugiés venus de Gatchina.
Comme la générale Andreïeva était l’épouse de mon commandant de brigade pendant la guerre, et qu’elle vivait là avec sa fille et plusieurs jeunes filles de l’institut de Gatchina, il allait de soi que je les visitais souvent — comme le faisait d’ailleurs toute la jeunesse réfugiée du lieu.
C’était déjà l’hiver, et une épidémie de typhus commençait à se propager. La fille de la générale, ainsi que plusieurs jeunes filles, tombèrent malades. Un jour que j’étais passé leur rendre visite, la générale me dit avec un léger reproche :
« Voilà que le typhus a éclaté, et tous les cavaliers ont disparu. »
Je sentis dans ses paroles un blâme discret — et je décidai de rester pour soigner les malades.
Dans le même logement se trouvait aussi une sœur de charité, presque rétablie déjà.
Grâce à elle et à la générale, j’eus la chance d’être un peu aidé, car bientôt la générale et moi tombâmes malades à notre tour.
Lorsque je fus terrassé, elles tentèrent de prendre soin de moi, mais au bout du deuxième ou troisième jour, je n’en pus plus et demandai à être transféré à l’hôpital.
Elles s’exécutèrent — et se firent ensuite sévèrement gronder par la générale pour avoir accepté ma demande.
L’hôpital offrait un spectacle désolant. Les lits étaient si serrés qu’il n’y avait presque plus de passage. Le plancher craquait sous les pas, plein de poux. Les morts n’étaient pas toujours emportés immédiatement. Plusieurs de mes amis succombèrent, et je remarquai que c’étaient surtout les plus robustes.
Peu à peu, je commençai à me remettre. Vint enfin le jour où je pus quitter l’hôpital.
Mes amis — tous logeant ensemble — vinrent me chercher en fiacre et me ramenèrent chez eux.
C’était le printemps. La neige fondait, et je sentais en moi un élan de vie renaissante.
Nous nous mîmes à discuter : comment pourrions-nous rejoindre le général Wrangel ?
Alors Sabline prit la parole. Il proposa d’acheter un voilier et de contourner l’Europe par la mer. Tout le monde approuva.
Il fut convenu que Sabline partirait à Revel (aujourd’hui Tallinn), tandis que nous, n’ayant ni papiers ni droit de résidence là-bas, attendrions de ses nouvelles.
Nous nous en remîmes entièrement à lui, et il justifia pleinement notre confiance.
Mais tout cela prit du temps — tant et si bien que, pendant un moment, je travaillai chez un maraîcher pour subvenir à mes besoins.
D’après la loi, le propriétaire et le capitaine du navire devaient être estoniens.
Sabline finit par dénicher au port un ivrogne qu’il fit passer pour le propriétaire officiel du voilier qu’il avait lui-même acheté.
Difficile d’y croire aujourd’hui, quand je repense à ce détail. Quant au capitaine, il fut remplacé par le mitchman Outkine, né à Revel et y résidant depuis toujours.
C’était déjà l’été lorsque nous nous retrouvâmes enfin tous à bord de notre bateau.
C’était une goélette à un seul mât, d’environ vingt-cinq tonnes de capacité, jolie à regarder, et qui portait le nom de Dara.
Mais l’heure du départ n’était pas encore venue.
Un soir d’été tranquille, je plongeai dans l’eau et me mis à nager ; l’un de nous me suivait dans une barque. Je nageai longtemps, et, par mégarde, j’avalai un peu d’eau —qui, même sur la rade extérieure, était assez sale.
Le lendemain matin, la fièvre me prit. Je m’allongeai dans la cale, incapable de manger,
tandis que mes camarades partirent en ville et revinrent avec des fraises et des cerises pour moi.
Le jour suivant, mon état empira : la fièvre monta à quarante degrés, et Youra Andreïev, qui se trouvait alors à Revel, me fit transporter en fiacre à l’hôpital, où je demeurai près d’un mois, atteint du typhus abdominal.
Pendant ma maladie, mes amis avaient pris un petit contrat : transporter deux brasses de bois. Leur traversée fut malheureuse, mais instructive pour l’avenir.
La Dara, restée trop longtemps à quai, avait sa coque desséchée. Lorsqu’ils la chargèrent de bois, elle s’enfonça peu à peu, et l’eau commença à recouvrir le pont.
Ils durent jeter une partie du chargement, revenir à Revel sans le moindre profit, et même en perdant un peu d’argent. Mais, par chance, le bois de la coque se gonfla à nouveau, et les fuites cessèrent — ce qui permit par la suite un voyage sans incident.
Quand je sortis enfin de l’hôpital, tous les papiers de navigation étaient prêts.
Mon nom n’y figurait pas, et je devais donc embarquer clandestinement, comme un passager caché.
Mais soudain la situation changea. Mitchman Outkine, notre capitaine désigné, déclara que notre entreprise était insensée, que nous allions tous périr, et il refusa d’embarquer.
On décida alors que je prendrais sa place et que je deviendrais officiellement le capitaine, en utilisant ses papiers.
Pendant quelques jours, nous restâmes en mer, longeant la côte, puis nous jetâmes l’ancre dans une petite baie, près d’une île déserte, en face d’un village.
Le but de cette traversée était de charger du lest, des pierres.
Nous allions au village pour acheter du lait, du pain et des pommes de terre.
Sur l’île, il y avait quantité de nids de mouettes. Nous ramassions leurs œufs et les faisions bouillir, mais il nous fallut du temps pour apprendre à les cuire : une minute de trop, et ils devenaient caoutchouteux.
Quand Sabline, notre véritable capitaine, estima que la Dara était suffisamment lestée, nous revînmes à Revel.
Le lendemain matin, profitant d’un vent favorable, toutes voiles dehors, nous mîmes le cap sur Helsingfors. Au bout de huit heures de navigation, nous y arrivâmes.
En approchant du port, nous jetâmes le lest à la mer, dans l’espoir de trouver bientôt un chargement véritable et de continuer vers Stockholm.
Je me rendis à la douane, en tant que capitaine, présentai nos papiers ; personne ne prit la peine de comparer mon visage à la photographie d’Outkine, et on nous délivra sans difficulté l’autorisation de débarquer.
Mais, comme le dit le poète :
« Que nous réserve le jour à venir ?
En vain notre regard le cherche,
il demeure caché dans l’ombre la plus profonde… »
Tout allait changer dans notre destin. Le lendemain, deux ou trois d’entre nous allèrent se promener en ville.
Sans le port même, nous rencontrâmes deux jeunes femmes : l’une russe, l’autre suédoise. Notre apparence suffisait à montrer qui nous étions. Nous fîmes connaissance et leur parlâmes de notre projet.
Elles s’écrièrent :
— « Mais vous êtes fous ! Allez voir le général Kliouev, agent militaire russe ; il vous aidera. »
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Les jeunes femmes nous conduisirent jusqu’à lui. Nous fûmes accueillis avec bienveillance, obtînmes des visas pour la Suède et de l’argent pour le voyage jusqu’à Stockholm.
Il nous fallait maintenant retourner à Revel, vendre la Dara, et partir en paquebot.
Mais déjà le soir tombait, le temps s’était gâté, et un fort vent du nord s’était levé.
Je n’ai jamais compris pourquoi, notre capitaine décida malgré tout de prendre la mer…
Lorsque nous sortîmes en pleine mer, le temps devint encore plus mauvais. De noirs nuages bas passaient à toute vitesse au-dessus de nous.
Notre pauvre Dara, sans lest, bondissait sur les vagues comme un bouchon.
On affala toutes les voiles, sauf le foc, et le vent nous emportait avec une vitesse effrayante.
Je fus pris du mal de mer et descendis dans la cabine. Quelques heures plus tard, je remontai sur le pont pour voir ce qui se passait.
Les nuages déchirés, noirs comme de l’encre, continuaient de filer bas au-dessus de nos têtes. La lueur de la lune, par instants, illuminait sinistrement les vagues.
Je me rendis à l’avant du bateau et aperçus au loin une bande sombre de terre, et, plus loin encore, quelques feux vacillants.
Je dois faire ici une petite digression, avec un croquis imaginaire, pour expliquer notre situation.
Revel se trouve au fond du golfe, à une dizaine de verstes. L’entrée du golfe est presque fermée par deux îles, Wulf et Nargen. Ainsi se forment trois passages, et nous devions passer par celui du milieu.
La partie de la mer devant l’entrée du golfe porte un nom anglais : “Devil Sea” — la mer du Diable. (Nous en avions le nom sur notre carte marine.)
À droite et à gauche s’étendent des récifs sous-marins, dont les bords sont marqués par des feux placés sur de hautes perches.
Nous devions laisser le premier feu à notre droite, et le second à notre gauche.
Mais, à cause de la tempête et des vagues, Sabline ne vit pas le premier feu, et il dirigea la Dara à gauche du second, droit sur les récifs.
Mais Dieu nous sauva.
Apercevant les feux, je demandai à Sabline :
— « Quels sont ces feux ? »
— « C’est Revel », répondit-il.
— « Et ces autres, là-bas ? » ajoutai-je,
car on voyait des lumières en deux endroits distincts.
Ma question l’éclaira soudainement : il comprit tout d’un coup où nous étions.
Sabline cria un ordre, manœuvra le gouvernail, et eut le temps de faire virer la Dara.
Nous passâmes à quelques brasses seulement du feu, si près que je garde à jamais le souvenir de cette chaîne noire de rochers, qui, sous les vagues, se découvrait comme une mâchoire de pierre.
Le reste de la traversée se fit sans incident : dans le golfe, les vagues étaient plus calmes. Notre voyage de retour, malgré la tempête et le vent contraire, ne dura que six heures, bien que nous n’ayons gardé qu’une seule voile oblique à l’avant.
Pendant tout ce temps, Sabline resta debout à la barre, sans un instant de répit.
Il faisait encore nuit lorsque nous jetâmes l’ancre sur la rade extérieure. À l’aube, on me ramena à la jetée. Je gagnai la ville en hâte,
réveillai Utkin et lui dis : — « Va te présenter à la douane, nous sommes de retour ! »
Sans perdre une minute, nous vendîmes la Dara et prîmes le paquebot pour Stockholm.
À Stockholm, l’agent militaire russe et une famille d’émigrés nous accueillirent avec bonté. L’agent nous remit des visas et de l’argent, et nous dirigea vers l’Angleterre.
Nous allâmes d’abord par le train à Göteborg, puis par mer jusqu’à Newcastle, et de là, en chemin de fer jusqu’à Londres.
De Londres, selon le même itinéraire, nous fûmes envoyés à Paris, où nous arrivâmes le 1er octobre 1920 (nouveau style).
À la légation russe, rue de Grenelle, nous nous présentâmes au rotmistr Vuitch, et là, notre « petite famille » se sépara.
Sabline fut frappé de paralysie, au bras et à la jambe, et moi, ma jambe enflée des suites de mon typhus. On nous envoya tous deux à Marseille, dans la base militaire russe.
Kolia Kariaquine, S. I. Orlovski et V. L. Skitski poursuivirent leur route, mais ils furent arrêtés à Sofia : il était déjà évident que la Crimée venait d’être abandonnée.
Je revis Kariaquine et Orlovski à Paris, en 1924.
Quant à Skitski, il partit pour les États-Unis, chez un oncle qui, après la révolution de 1905, avait vendu tous ses biens et émigré là-bas.
À la base militaire russe, le docteur Mokeïev nous fit admettre dans un hôpital militaire français. C’est là que nous apprîmes la nouvelle de l’évacuation de la Crimée par l’armée blanche.
À la mi-novembre, je fus autorisé à sortir de l’hôpital ; Sabline y resta, et je perdis sa trace.
Des autorités militaires, je reçus un document : CAPITAINE NIKITINE — CONGÉ ILLIMITÉ SANS SOLDE.
Dans l’armée française, il n’existe pas de grade correspondant à celui de « sous-capitaine », je devenais donc tout simplement capitaine. Ce papier, hélas, disparut dans l’incendie du skite en 1941.
Ainsi, je passai définitivement au rang d’émigré.
Le consul russe Gomel, représentant du Gouvernement provisoire, me délivra un passeport, grâce auquel je me retrouvai dans un camp où vivaient des gens de toutes sortes. Le camp était gardé par des tirailleurs sénégalais.
Là, je fis connaissance du capitaine Goloubsov, ancien officier de l’armée du Nord-Ouest.
Ayant appris que le général Ioudenitch vivait sur la Côte d’Azur, il partit aussitôt lui rendre visite.
Il revint tout joyeux : le général invitait tous les anciens du front du Nord-Ouest — nous étions cinq ou six —à venir le voir, et il nous promettait son aide pour obtenir le statut d’émigrés civils.
C’est ainsi que je termine la première partie de mon récit.
Dieu me donnera peut-être la force d’écrire la seconde : ma vie d’émigrant.
Archimandrite Job
Skite de Tous-les-Saints, qui ont resplendi sur la terre de Russie
9 avril 1984
Traduction Paul Delaroff – ChatGPT-

