Histoire de l’Ermitage
NOTES de l’ARCHIMANDRITE JOB de 1930—1984 ET SON FONDATEUR P. ALEXIS (KIREEVSKY)
Traduites par N. P. Annenkoff juin 1984

Première communauté monastique de l’ermitage
Père archimandrite Alexis Kireewsky est né dans la nuit de la Pentecôte, le 31 mai (Ancien style) 1870 dans le domaine de ses pères, au village Annensko du district Livensky, de la province d’Orlov. Une seule-fois dans sa vie (en 1943) cette fête eut lieu de nouveau un 31 mai. Le Père Alexis décéda le 4 Juin (ancien style) 1945, le dernier dimanche avant la Pentecôte, la semaine des Saints Pères du Premier Concile.
Les difficultés, dans l’émigration, d’une vie monastique ne m’ont pas permis de noter tout ce que le Père Alexis disait en général, et de lui en particulier. J’écris ce dont je me souviens.

P. Alexis (Kireevsky) devant l’église de l’ermitage
Les parents du Père Alexis étaient des propriétaires aisés. Son père avait reçu une éducation laïque, avait été fonctionnaire et, ayant pris sa retraite de bonne heure, s’était installé dans sa propriété et s’en occupait. Il ne se distinguait pas par un esprit particulièrement religieux, mais respectait les coutumes : avant de se confesser et de communier, il jeûnait – et il assistait aux offices. Il menait bien son affaire, était juste avec les travailleurs, les nourrissait mieux que les propriétaires voisins, aidait les paysans en difficulté. La mère du Père Alexis s’était mariée à 16 ans non révolus, était très croyante, aimait se rendre aux offices, invitait le prêtre à dire les matines chez eux, donnait à l’église. Sa vie se passa à élever ses enfants, à tenir la maison, une grande maison de propriétaires. Elle est morte à 30 ans des suites de couches.
L’enfance du Père Alexis, Vladimir dans le monde, s’est écoulée dans le calme de la propriété. L’éducation était sévère. Les fautes étaient punies par les verges. L’éducation était basée non sur les commandements de Dieu, mais sur les lois de caste. Tu dois faire ceci et non cela car tu es un noble.
L’on ne permettait pas à l’enfant de se déshabiller ou de s’habiller tout seul. Pour cela il y avait une servante. Le peuple n’était pas méprisé mais considéré comme quelque chose d’inférieur. L’on exigeait une soumission absolue aux parents. Une fois le jeune Vladimir refusa un plat de viande en faisant signe au laquais de ne pas le servir. Son père vit cela, lui demanda pourquoi il n’en avait pas pris ? Vladimir répondit qu’il était rassasié … et il ne mangea plus rien car son père ordonna qu’aucun plat ne lui soit présenté. Cela habitua le Père Alexis à la frugalité pour toute sa vie ; et aux repas il mangeait toujours de tout.
Sa mère mourut dans sa petite enfance. Son père était inconsolable.
Un soir, que Volod et son frère était au lit, elle leur apparut et les pria de dire à leur père de ne pas se laisser aller au désespoir. Cette apparition de l’au-delà dut sûrement laisser une trace dans l’âme de l’enfant. Les années de l’adolescence s’écoulèrent : l’hiver à Elms l’été dans la propriété de la famille. A Elms, il vivait dans une famille en pension complète. Au lycée il était toujours premier et il termina aussi premier avec la médaille d’or. (Médaille d’or = note maximum dans toutes les matières)
Il avait comme maître un petit vieux, pieux, démodé – enseignant la géographie dans les petites classes. Un jour il convoqua le Père Alexis et lui demanda le non des presqu’îles d’Europe. Père Alexis les cita. Mais lui, cherchait à lui en faire dire encore une. Le Père Alexis était perplexe ; alors le maître lui montra le Mont Athos et, caressant les cheveux du père Alexis, lui dit : « et Volodia y sera un jour… »
Quand le collège fut terminé, le père Alexis partit avec son père à Moscou, entra au lycée Katkov, puis à l’Université (en faculté d’histoire – philosophie).
Dans les premiers temps de sa présence à l’Université, il se produisit un fait qui lui fit prendre conscience qu’il était chrétien et devait se conduire comme tel. Les jeunes étudiants, en uniformes neufs et avec leurs épées, s’étaient groupés dans un coin d’une salle. Un étudiant plus âgé s’approcha d’eux, et commença à leur expliquer, que maintenant ils étaient adultes et qu’ils n’avaient plus besoin de vivre selon les préceptes de leurs parents, que le mariage était un préjugé, etc. et il les invita chez lui.
Tout le monde accepta sauf le père Alexis. L’étudiant insista auprès de lui, mais celui-ci sans bien se rendre compte pourquoi, refusa. Tout le monde l’entoura, s’étonna, le questionna. « Dites-nous vos convictions » dit l’étudiant plus âgé. Le père Alexis ne sut que répondre, s’adressa en son for intérieur à Dieu en le priant de l’inspirer. Et c’est là qu’il sentit ses obligations morales en tant que chrétien et répondit fermement, d’un air décidé : «je n’irai pas car je suis chrétien, laissez-moi aller » et il partit.
De ce jour il sentit en lui une fermeté morale qui fut toujours un de ses traits dominants, fermeté qui l’aida à choisir entre servir Dieu ou complaire au « Moi ». Pour garder sa chasteté, le père Alexis dut entrer en lutte avec ses collègues du lycée Katkov qui essayaient de le détourner du droit chemin et qui lui versèrent même une fois un mélange érotique. C’était à l’époque où il vivait à l’internat du lycée Katkov.
Je cite les paroles mêmes du père Alexis qui furent notées par le père Séraphin concernant cette période de sa vie : « ayant décidé de rompre définitivement avec ce monde, je laissais le lycée Katkov, et m’installai à l’hôtel Peterhof qui se trouvait dans la rue Mochovoï près de l’Université, en face du Manège.
“Je vivais avec mon frère Alexandre (juriste) dans une grande chambre dont les fenêtres donnaient sur la cour. Cette chambre, partagée en deux par une cloison, nous donnait une grande pièce et une chambre à coucher. La vie s’écoulait doucement, tranquillement. Je cherchais de toute mon âme un directeur de conscience qui m’aiderait à mener à bien ma vie spirituelle, me préparerait à la vie monastique et qui m’aurait indiqué – quand j’aurai fini l’Université – pour quel monastère Dieu me donnerait sa bénédiction. Ma vie s’écoulait quotidiennement ainsi : Après la prière du matin faite à la maison, j’allais pour la liturgie à l’église de Saint Sauveur sur le Bor. (Se trouvait au Kremlin, était la première église érigée à Moscou et faisait partie – avant la révolution – des églises de la Cour). La liturgie y commençait à 10h et y durait, comme il était d’usage à la Cour, quarante minutes. A la fin de l’office je faisais le tour de toutes les églises du Kremlin, baisais les Saintes Reliques et les icônes miraculeuses, mettais des cierges, distribuais des aumônes. Ensuite j’allais aux cours. Je mangeais à l’auberge de Novo-Patrikéiévsky (qui se trouvait dans la rue où était regroupés les magasins vendant du gibier). Les lundis, mercredis, vendredis et jours de carême on me faisait un menu maigre. Je cessais d’aller chez des amis. La chambre à l’hôtel rappelait une cellule de moine : les murs de la chambre à coucher étaient tout couverts d’icônes, devant lesquelles brûlait nuit et jour une veilleuse. Je m’en occupais toujours moi-même, malgré les protestations de la femme de chambre.“
En plus des cathédrales du Kremlin, le père Alexis aimait aller dans les églises de Moscou, savait quand et où avaient lieu les offices pour les saints Patrons des églises et les icônes miraculeuses. Il assistait toujours à ces festivités religieuses ce qui l’amena à faire connaissance avec le supérieur d’un monastère dépendant du Mont Athos, le Père Aristocle, moine ayant pris le grand voile.
Ainsi, se trouvant un jour au monastère dont l’église principale était consacrée à l’Epiphanie (et où se trouvait la dépendance du Mont Athos), le Père Alexis se mit à feuilleter un livre près de la table aux cierges. (Endroit à l’entrée de l’église où l’on vend des cierges et de la littérature religieuse). Une petite vieille, assise là sur un banc, se nit à le taquiner en lui disant que les étudiants devraient lire de joyeux livres et non des livres ennuyeux comme cela. Cette petite vieille était une religieuse qui vivait dans le monde. Par obéissance à son directeur de conscience elle avait donné tous ses biens pour fonder un monastère de moniales ; quant à elle, elle était prise en charge par le monastère dépendant du Mont Athos.
Elle présenta le Père Alexis au Père Aristocle qui devint son directeur spirituel. Autour de cette petite vieille se créa un cercle de jeunes, cherchant une vie spirituelle. Deux d’entre eux (dont le Père Alexis) devinrent par la suite des moines. Je ne sais si le Père Alexis eut un fait dans sa vie qui le décida à entrer au monastère. Apparemment non. Sinon il en aurait sûrement fait mention un jour. Sa vie spirituelle se développait allant naturellement là où les possibilités lui semblaient plus grandes. Le Père Alexis de par son caractère était un passionné et une telle décision correspondait tout à fait à son caractère.
A cette époque de sa vie, il parla un peu légèrement de la Mère de Dieu et il en eut beaucoup de remords. Son père spirituel lui donna en pénitence la lecture quotidienne d’un acathiste à la mère de Dieu aussi longtemps qu’il en sentirait le besoin ; Le Père Alexis le fit durant toute une année avant que sa conscience ne s’apaise. En nous racontant cela, il en avait les larmes aux yeux. (Car il essayait de développer aussi en nous ce sentiment de pénitence)
Ayant terminé ses études à l’Université, le Père Alexis entra au Séminaire de Moscou, mais cela ne lui plut pas. Son âme cherchait un autre mode d’expression. Il y passa un an, visita l’ermitage de Gethsémanie, le désert de Paraclet. Il alla aussi chez le starets Barnabé. Ce starets lui prédit des chagrins « tu essuieras tes larmes avec ton poing » lui dit-il. Pourquoi avec mon poing quand il y a un mouchoir pour cela ? répliqua le Père Alexis. » Parce que tu ne penseras pas au mouchoir » répondit le Père Barnabé.
Sorti du Séminaire le Père Alexis entra dans un des régiments de grenadiers de Moscou, pour y faire son service militaire. Le starets Barnabé, ou le Père Aristocle je ne me souviens pas, lui prescrivit de ne pas donner d’argent à ses supérieurs, au sous-officier et à l’adjudant-chef. Il faut expliquer que ceux qui avaient une éducation secondaire, faisaient leur service en volontaires et avaient une situation privilégiée. Ils donnaient de l’argent à leurs supérieurs immédiats et ceux-ci leurs faisaient des faveurs. Le Père Alexis subit pas mal de vexations parce que ses supérieurs le brimaient. Il supporta ces épreuves tant qu’on ne lui enleva pas cet interdit.
Pendant son service le Père Alexis cherchait à contenter les demandes spirituelles lettres pour les illettrés, aidait avec son argent et de bons rapports s’établirent avec ses supérieurs immédiats, après les brimades des premiers temps, bien avant que l’interdit ne fût levé. Conséquence de la manière d’être du père Alexis.
Le service militaire terminé, le Père Alexis devait rester encore un an en Russie pour effectuer la période d’été en rassemblement sous la tente. Pour occuper le temps avant son départ pour le Mont Athos, il alla au désert de Paraclet, là où il se rendait quand il était étudiant.
De la vie du Père Alexis à Paraclet, il me souvient d’un fait. Au début de son séjour dans la « poustinia » Père Alexis fut envoyé chez le père supérieur. Ayant frappé, il entra dans la cellule. Le père supérieur était assis au bureau avec le père spirituel. Le père Alexis s’en approcha mais le père supérieur lui dit, montrant du doigt la porte : ” Attendez là, c’est là votre place “…Le père Alexis disait que cela fut très dur pour sa fierté de noble, car jusque-là, quand il venait, il était reçu d’égal à égal.
Sa cellule n’était pas chauffée, il y avait juste un orifice donnant sur la cellule voisine qui, elle, était chauffée. Aussi dans le coin il y avait parfois de la glace. Une fois il fut envoyé pour nettoyer la fosse aux ordures.
Quand il vint manger, les autres frères ne voulurent pas s’asseoir près de lui, à cause de l’odeur, leçon d’humilité ….
Le père Alexis partit pour le Mont Athos, accompagné par le père Aristocle. Son père le déshérita pour sa décision d’être moine et le priva de toutes ressources. (Le père Alexis était l’aîné) Le père Alexis arriva au Mont Athos le 6 octobre 1896. Un an après il prit le grand voile, ce qui est un délai très court pour le Mont Athos. Cela se fit ainsi car déjà dans le « monde » (la vie civile), le père Alexis menait une vie monastique sous la direction de son père spirituel, le hiéromoine Aristocle. Au Mont Athos le père spirituel de tous les frères est le père supérieur, mais comme il ne peut s’occuper personnellement de chacun, il les confiait à certains d’entre eux, n’intervenant que dans les moments importants de la vie. Aussi le père Alexis resta sous la direction du père Aristocle et ne recevait du père supérieur que des instructions.
La santé du père Alexis était faible. Les offices de nuit le fatiguaient beaucoup et il arrivait qu’en plein office il s’endorme debout et tombe avec bruit. Cela arrivait assez souvent, aussi quand on entendait un bruit dans le chœur (où se trouvait le père Alexis) les autres frères devinaient que le frère Vladimir en était la cause. Pour son obédience, il avait été désigné à la bibliothèque. (Obédience = l’obédience à un père spirituel – on donne aussi ce nom à tout travail spirituel ou matériel accompli par un moine sur l’ordre de son supérieur). Le vieux bibliothécaire, le père Matthieu (membre correspondant de l‘Académie des Sciences de Paris) aimait tellement son travail qu’il y passait aussi son temps libre. Le Père Alexis dût en faire autant et cela lui était très difficile car il ne trouvait plus le temps de dire ses prières personnelles en cellule. Quand venaient les étrangers, (je me souviens d’un nom : le byzantologue français – le professeur Millet) le père Alexis était désigné pour les accompagner, car il connaissait le français, l’allemand, le latin, le grec.
Le Père Aristocle, pour fortifier l’humilité du Père Alexis, le soumettait à des épreuves. Une fois il l’envoya demander à l’économe du monastère une chose quelconque. Celui-ci le renvoya sans rien lui donner, disant qu’il n’avait pas cela. Le Père Aristocle l’y envoya de nouveau disant « demande comme il faut ». Ainsi l’y renvoya-t-il deux fois jusqu’à ce que l’économe ne se fâcha et ne le mette à la porte de sa cellule.
Dans toute communauté, de par la différence de caractère il peut y avoir de l’animosité et ainsi en est-il dans les monastères. Le responsable des vêtements sacerdotaux de la cathédrale pris en grippe – on ne sait pourquoi – le Père Alexis, et lui donnait toujours des vêtements qui n’étaient pas à sa taille. (À l’époque, le père Alexis était déjà hiéromoine) Tantôt ils étaient trop longs, tantôt trop courts. Il était obligé de les arranger avec des épingles, et d’officier dans une tenue peu digne.
Après quelques années, le Père Alexis fut ordonné diacre Au Mont Athos, il est rare qu’un hiéromoine n’ait pas d’oreille et ne sache pas chanter ; Or l’absence d’oreille gênait le Père Alexis pour les offices. Cependant sa manière d’officier fut appréciée car il lisait distinctement et clairement le canon et tout ce qui se rapportait à l’office.
Chaque moine, vivant en communauté, a (dans le cycle normal de sa vie spirituelle), un désir de solitude et de silence. Le Père Alexis ressentit aussi cela. Mais il ne put partir en « poustinia » car il était le seul, au monastère, à connaître les langues.
C’est l’état de sa santé qui favorisa son désir. Des signes de tuberculose apparurent et le Père supérieur le laissa partir à l’ermitage Thébaïde, pour une vie en poustnia. Cela se passait une dizaine d’années après son entrée au monastère.
Tout autour et plus haut dans la montagne, dans la forêt se trouvaient dispersées les cellules des ermites. L’higoumène demanda au père Alexis de lui donner sa parole qu’il viendrait chaque fois qu’on l’appellerait. C’est dans une de ces cellules, que s’installa le Père Alexis. A cette époque-là mourut son père. Son jeune frère ayant hérité de tout, lui envoya 20.000 roubles. Avec le hiéromoine Agafodor, le Père Alexis employa cet argent à la construction d’un hôpital et d’une église. L’hôpital fut construit près de la ferme située à la bordure du terrain appartenant au monastère du Mont Athos, car il était destiné à la fois aux moines et à la population grecque avoisinante. C’est à son départ pour la vie d’ermite que le Père Alexis prit le grand voile.
Une partie de l’argent fut dépensé pour réparer la cellule du Père Alexis (Explication : La cellule dans une poustinia c’est une maison avec plusieurs chambres et une parcelle de terrain.) La règle de vie dans un monastère de la Thébaïde était la suivante. L’on passait six jours dans sa cellule. Dans la nuit de vendredi à samedi, l’on venait aux mâtines à l’ermitage, on communiait à la liturgie matinale, et l’on remontait chez soi. (L’église et les constructions de l’Ermitage se trouvaient plus bas vers la mer.)
De plus on assistait le samedi soir aux vêpres à l’ermitage, l’on y dormait et c’est après la liturgie tardive et le repas pris en commun que l’on rentrait chez soi. Les autres offices étaient lus chez soi. Une partie du temps était consacrée au travail manuel.
Près des cellules se trouvaient des jardinets, des plantations de citrons, d’oranges, de vignes. Le père Alexis apprenait à lire aux frères qui le désiraient. La règle de prière nocturne consistait en la prière de Jésus. Il fallait dire soixante chapelets (au Christ, à la mère de Dieu, aux Saints) ; c’est à dire 6000 prières… Pour accomplir cette règle il fallait 6 heures. Les uns accomplissaient cela le soir, les autres au petit matin. Le père Alexis disait qu’on ne pouvait accomplir cette règle que si le moine avait déjà parcouru un certain chemin spirituel, quand les forces spirituelles s’étaient un peu développées : l’esprit de pénitence, la sensation de la présence de Dieu, et d’autres. Sinon le sommeil et le manque de concentration guettaient.
En 1913 il y eut, dans le milieu russe du Mont Athos, des discussions au sujet de la doctrine hérétique du moine Ilarion, à propos du nom de Dieu. Je ne parlerai pas du rôle du père Alexis (explication dans l’additif en fin de document*) mais le chef de la mission de Palestine, l’archimandrite Léonid, en eut connaissance et invita le père Alexis chez lui. Le père Alexis accepta l’invitation et partit pour la Palestine, y passa onze mois et de là se rendit en Russie où la guerre le surprit. Il y resta jusqu’à l’été 1917. En 1917, le marchand Balachov, admirateur du père Alexis, lui donna 1000 roubles pour le voyage de retour vers le Mont Athos. En automne 1917, en passant par Vladivostok, le Japon et l’océan indien, le père Alexis revint au Mont Athos et se réinstalla à l’ermitage Thébaïde où il resta jusqu’au automne 1925. Cette période de sa vie fut particulièrement consacrée à une action spirituelle. Le père Alexis raconta un jour qu’il avait essayé de jeûner encore plus intensivement : toute une semaine sans huile végétale, excepté le dimanche. Grâce à cela ses sensations gustatives s’affinèrent encore. Chaque légume avait vraiment sa propre saveur.
Le métropolite Euloge s’adressa au métropolite Antoine pour lui demander un père spirituel pour un couvent de moniales s’occupant d’orphelines. Connaissant bien le père Alexis, le métropolite Antoine donna son nom et c’est ainsi, qu’en décembre 1925 le père Alexis arriva à Paris. Il fut nommé aumônier à la communauté consacrée à l’icône de la Sainte Vierge « la joie inattendue ”. En juin 1926, le père Alexis quitta cette communauté et s’installa provisoirement à l’institut Saint Serge. Ceci, parce qu’il était difficile de concilier les habitudes (pour l’heure des offices) prises au Mont Athos par le père Alexis, et les exigences pratiques d’une communauté reliée au monde. Au bout d’un certain temps il fut nommé doyen de la paroisse de Billancourt et y resta jusqu’en août 1928. C’est à cette période que se produisit la séparation en deux juridictions de l’église russe hors frontière. La paroisse, avec le père Alexis, resta dans la juridiction du Métropolite Euloge. Le père Alexis œuvrait pour le bien-être de la paroisse et des services religieux. Avec lui l’église s’enrichit en veilleuses et en icônes ; comme il n’y avait pas de chœur, c’est avec son argent que le père Alexis fit venir un chœur pour la semaine sainte et le jour de Pâques.
Etant le fils spirituel du père Alexis, je venais souvent à l’église de Billancourt mais ne prenait pas part dans les affaires de la paroisse. Aussi j’ignore pourquoi les relations entre le père Alexis et le conseil presbytéral devinrent tendues – ce qui fut la cause du départ du père Alexis.
Au printemps 1929, Je jour de la Pentecôte, le père Alexis concélébra la messe avec le métropolite Euloge dans la crypte de la rue Daru. Après l’office, le métropolite invita le père Alexis à manger avec lui. Pendant ce repas le général Taranovsky (président de l’association des officiers ayant participé à la guerre sur le front français) se présenta pour demander au métropolite Euloge de désigner un prêtre pour célébrer un office pour les défunts au cimetière militaire russe de Mourmelon. Le métropolite offrit au père Alexis d’y aller, et le dimanche suivant, le père Alexis partit en autocar avec les pèlerins. Le cimetière isolé, loin du village, rappelant par ses pins, ses bouleaux la nature de la Russie, plût au père Alexis ; et l’idée lui vint d’y fonder un ermitage. Il parla de son idée au général. « Nous serions très heureux, mais pour l’argent il ne faut pas compter sur nous ». Petit à petit le père Alexis se mit à donner corps à son idée. L’hiver 1929-1930 se passa sans paroisse. Le métropolite Euloge envoya le père Alexis à Hambourg pour y assurer les offices de Noël et de Pâques. Ces voyages donnèrent l’occasion au père Alexis de recevoir un peu d’argent avec lequel il pût acheter le 25 juin 1930 un hectare de terrain jouxtant par un côté le cimetière. Et pour un moment tout fut arrêté.
En août 1930, le père Alexis, avec son fils spirituel Victor Pavlovitch Karakaï, partirent pour la Russie des Carpathes, qui, depuis la guerre de 1914-1918 faisait partie de la Tchécoslovaquie. Ils voulaient aller dans un des monastères, plus exactement dans un monastère qui se créait ; mais comme le constructeur de ce monastère était dans une situation pécuniaire difficile, le père Alexis et V.P. Karakaï se rendirent en décembre à la mission orthodoxe de Slovenskou. (Qui se trouvait dans la Russie de Priachev, elle-même faisant partie de la Russie des Carpathes.) Le père Alexis y passa l’hiver 1930-1931. Son désir de créer un ermitage ne le quittait pas. Il priait souvent, réfléchissait et finalement se décida. Après la Pentecôte il partit vers Paris mais il n’avait pas suffisamment de moyens pour y arriver. Aussi du-t-il vendre à Prague sa Philocalie (= recueil de textes spirituels des Saints Pères en cinq tomes) et ainsi il put terminer le voyage. Le métropolite Euloge vit son projet d’un œil bienveillant et autorisa une quête dans les églises après lecture d’un appel écrit par le Père Alexis. Les dons commencèrent à affluer. L’été et l’automne se passa en tracas. On édifia une baraque (n°1 sur le plan) monta une pompe, et l’on rassembla l’indispensable pour la maison et pour l’église. L’on prenait le moins cher, ou d’occasion. La plus grande partie au célèbre marché aux puces à Paris.
Ce fut très difficile d’obtenir des visais pour la France pour les deux moines rassophores ayant exprimé le désir de vivre à l’ermitage. Les moines Iossaf et Varlaam avaient été faits moines rassophores en automne 1930 à la mission orthodoxe à Slovenskou (Russie des Carpathes) En 1936 ils prirent le voile (par le père Alexis) sous le nom de Job (de Potchiaev) et de Séraphin (Sarov). En automne 1937 le moine Job fut ordonné diacre à Saint Serge et deux jours après prêtre (hiéromoine) à l’église d’Alexandre Nevsky par le métropolite Euloge.
En janvier 1932 les visas furent obtenus et le vendredi 4 mars les moines Iossaf et Varlaam arrivèrent à l’ermitage. Le père Alexis arriva le mercredi de la semaine du mardi gras. Le père Alexis institua à l’ermitage les règles du Mont Athos, avec certains allégements par rapport à la règle de Saint Pantaléon (au mont Athos la règle varie d’un monastère à l’autre) Au bout de quelques années on supprima le molebène nocturne.
Au monastère de Saint Pantaléon il y avait un Hôpital. Si un frère était trop fatigué par la règle il pouvait y aller. Il y avait beaucoup de frères, on pouvait le remplacer. A l’ermitage, avec seulement deux moines, ce n’était pas possible. Aussi la règle était plus souple.
Le père Alexis avait une foi profonde en l’aide de Dieu. Elle lui permit de supporter toutes les difficultés de la vie matérielle de l’ermitage. Les premières années furent particulièrement difficiles. Nous n’avions aucune exploitation. La terre était pauvre, et sans fumier ne donnait rien, nais nous n’avions pas de quoi en acheter. Les habitants voisins (des français) avaient de bons rapports avec nous et nous aidaient un peu : qui labourera le jardin, qui apportera du fumier, qui des légumes. Bien sûr on ne pouvait compter là-dessus pour vivre, mais cela facilita la mise en route du jardin. Le notaire catholique était bien disposé envers l’ermitage et pendant 15 ou 16 ans il paya de sa poche les primes pour en assurer les biens. C’est lui qui créa notre rucher : un jour d’hiver 1934, un automobiliste vint et déchargea une ruche avec un essaim d’abeilles. « C’est un cadeau de la part de maître Cousin » dit l’automobiliste qui s’avéra être le frère de maître Cousin. L’on avait aussi des dons de nos compatriotes, en argent et en nature.
En 1934 (?) la grande duchesse Olga Alexandrovna vint nous voir avec son mari, Koulikovsky et ses deux fils. Elle se présenta sous le nom de son mari. Quelques jours plus tard, le père Alexis reçut une lettre de la comtesse Menden, nous disant que nous avions eu la visite de la grande Duchesse Olga Alexandrovna. Quelques temps plus tard nous reçûmes une caisse avec de la vaisselle, – la grande duchesse ayant vu notre pauvreté. Puis du Danemark elle nous envoya des vêtements sacerdotaux en soie bleue, et une icône de la Sainte Vierge de Fedoroff, icône familiale de la maison des Romanoff. Nos relations épistolaires durèrent jusqu’à son départ pour le Canada.
En 1937 fut bénie la Chapelle en mémoire des soldats morts, chapelle construite sur la terre appartenant à l’association des officiers russes combattant sur le front français. La partie administrative et gestionnaire dépendait de l’association. Nous, les dimanches, nous officiions tantôt dans la chapelle commémorative, tantôt dans celle de l’ermitage. En automne le père Alexis partit pour le mont Athos et nous revint deux mois plus tard. Il rapporta des livres pour les offices et des vases sacrés pour l’église. En 1938 l’association des officiers préféra ne plus avoir d’aumônier à la chapelle et jusqu’en 1945 il n’y eut plus d’offices. A partir de 1945, les offices y eurent lieu une à trois fois par an.
Au printemps 1940 la guerre se rapprocha de notre contrée. Commença l’évacuation des zones touchant le front. Pendant un certain temps l’ermitage se trouva entre deux zones. Entre nous et le front c’était le désert, – derrière nous à Mourmelon la vie continuait, mais au ralenti. Les paysans que nous connaissions nous donnaient gratuitement du lait, des œufs, car les tournées d’achat ne se faisaient plus. Puis vint notre tour. La population de Mourmelon reçut l’ordre d’évacuer- le mercredi 12 juin. Le mardi matin, je suis allé à Mourmelon et je l’ai trouvé vide, étrange impression d’une ville morte. J’ai rencontré un chauffeur, qui me dit qu’après le premier ordre, un second avait été donné – ordonnant une évacuation immédiate. Je suis revenu à l’ermitage, nous chargeâmes nos affaires dans un vieux modèle Citroën qu’on nous avait donné quelques années avant. L’ermitage étant situé sur l’emplacement du 5ème régiment du corps expéditionnaire russe, nous mîmes dans l’ancien abri toutes les affaires et tous les livres d’église, et couvrîmes le tout de branches. A 2h du matin nous prîmes la route, mélangés à une partie de l’artillerie qui se repliait.
Les forces allemandes nous rattrapèrent à Saint Florentin et nous ordonnèrent de rentrer chez nous. Notre absence dura 8 jours. En rentrant nous retrouvâmes tout sens dessus dessous. Toutes nos affaires, – linge et choses, se trouvaient au milieu des cellules, les lits, les matelas, les meubles étaient dispersés dans tout l’ermitage. Une partie des ruches avait souffert, – mais les allemands n’avaient pas trouvé l’abri. Il n’aurait pas été nécessaire de rappeler cet épisode, nais cela avait fait apparaître un trait de caractère spirituel du père Alexis. Le rythme habituel de notre vie avait été cassé et toutes nos pensées et nos sentiments étaient emplis de ce qui se passait sous nos yeux, sauf pour le père Alexis. Il continuait, соmmе par le passé, à vivre d’une vie intérieure, et quand venait l’heure, il commençait l’office des vêpres sur son chapelet. (Il existe dans le psautier des indications pour remplacer les offices par la prière de Jésus.) Il avait en mémoire le saint du jour, et l’on sentait qu’il était toujours le même.
Le 22 juin 1941 avait lieu la fête du patron de notre église d’ermitage – « tous les saints de l’église russe ». Les rares invités étaient repartis. La journée tirait à sa fin et après l’office du soir, on se sépara. Il était près de 9h du soir et je n’apprêtai à ne coucher. A ce moment-là s’approchèrent de la fenêtre deux gendarmes allemands pour une vérification de papiers. Pour une raison inconnue ils arrêtèrent le père Séraphin et l’emmenèrent. A cette époque de nombreux russes étaient arrêtés dans toute la France car la Russie était entrée en guerre. Il revint 4 mois plus tard. Le père Alexis et moi à l’époque de son arrestation, allâmes chez le gardien de la chapelle commémorative. Celui-ci nous accueillit en nous disant « ne savez-vous pas que l’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie ? Priez pour la Russie » Immédiatement le père Alexis exprima l’assurance de la victoire de la Russie et en réponse à la question du gardien « Mais quand ? et au travers quelle souffrances ? » cita Pouchkine :
Ainsi le lourd marteau, en brisant le verre – Forge l’épée….
Cette assurance ne le quittait pas. Quand les allemands furent près de Moscou, le directeur de l’usine de gaz de Mourmelon me demanda ce que pensait le père Alexis de la guerre. Je répondis qu’il croyait en la victoire russe – ce qui le fit rire….
En automne 1941 un incendie eut lieu à l’ermitage. La baraque (marquée №2 sur le plan) où nous vivions, brûla ; avec elle la bibliothèque, la plupart des livres d’église, la vaisselle, la literie et les réserves de légumes pour l’hiver. C’était le 3 décembre la veille de la Présentation au temple de la Sainte Vierge. Les vigiles avaient commencé comme d’habitude à 7h30 du soir. Après les vêpres commencèrent les matines. Le père Dimitri (Le hiéromoine Dimitri Egoroff vécut à l’ermitage de l’été 1940 à l’automne 1944. Il quitta l’ermitage pour des raisons de santé ; avant son arrivée il avait terminé ses études théologiques à l’institut Saint Serge à Paris. Après l’ermitage, il officia à la maison.de retraite de Rozay en Brie. En 1948 il partit pour les U.S.A. où, en Californie, il fonda un ermitage.) Donc, le père Dimitri étant sorti, revint en disant qu’il se passait quelque chose d’anormal dans la baraque. Il était 10h du soir. Dans l’obscurité, nous courûmes là-bas, et nous vîmes que le bois mis à sécher près du poêle avait pris feu. N’arrivant plus à maîtriser le feu, nous commençâmes à sauver les choses et pour certaines nous réussîmes. Mais au bout de quelques minutes l’on ne pouvait plus entrer. Tout flambait. Le père Alexis allait et venait sur le chemin, il était troublé, mais l’on ne sentait en lui aucune affliction.
Quand le toit s’écroula l’un d’entre nous « eh bien maintenant l’on ne peut vraiment plus rien faire. Bénissez-nous, père, pour continuer l’office » Et nous voilà partis laissant la baraque qui n’était plus qu’un brasier. La liturgie fut célébrée tout de suite après les vigiles ; en prenant le thé le père Alexis nous dit « je suis heureux que vous ayez pris cela tranquillement » C’est arrivé à tous les monastères. Cela fut une période difficile. En temps de pénurie, sans réserve d’aliments, entassés les uns sur les autres, presque sans livres pour les offices. La petite prime d’assurances, la quête dans les églises pansèrent un peu cette blessure. Et avec le temps l’on construisit une autre baraque. (Avec l’aide de maître Cousin car, au moment de l’achat de cette baraque il nous donna la préférence, malgré la présence d’un autre acheteur – français)
En février 1945, le père Alexis, en visite à Paris, fit dans l’escalier un faux pas et se blessa à la tête. Tout se passa relativement bien, mais sur un organisme âgé cela fit un choc et le père Alexis commença à faiblir ; à cela s’ajoutait une nourriture très pauvre. Aussi nous nous relayâmes pour les offices : le père Alexis – les dimanches et jours de fête ; d’abord seul, puis avec l’un d’entre nous. Pour tous les offices, il se levait et écoutait assis dans son fauteuil. (Voir sur le plan le pourquoi de cette possibilité) Le fauteuil était placé devant la porte de l’église et il voyait ainsi tout le déroulement de l’office.
En automne 1944, le père Dimitri – pour raisons de santé – nous quitta, tes deux novices qui vivaient à cette époque avec nous, nous quittèrent aussi car le père Alexis ne pensait pas qu’ils étaient faits pour la vie monastique. Aussi nous restâmes à l’ermitage à trois, comme lors de sa fondation. Le père Alexis s’affaiblissait mais ne se plaignait de rien. La plupart du temps il était dans son fauteuil ou couché, se déplaçait avec notre aide.
L’hiver 1945 fut très dur du point de vue nourriture… Pour tout le carême, nous n’avions qu’un litre d’huile – et il fallait encore en prendre une partie pour la veilleuse de l’autel. J’expliquai cela au père Alexis et lui demandai sa bénédiction pour lui donner du beurre, puisqu’il n’y avait pas d’autres matières grasses. Le père Alexis resta silencieux et le lendemain me dit : « ma vie est faite et je ne veux pas rompre le carême pour prolonger ma vie ». A mon étonnement le père Alexis supporta vaillamment le grand carême. Pâques se passa et la semaine suivante apparurent les signes d’une fin proche. Le père Alexis se mit à perdre l’appétit, devint de plus en plus faible et se plaignait par moments de difficultés respiratoires. Néanmoins il continuait à se réveiller à 1h du matin, à se laver, mais à cause de sa faiblesse il écoutait l’office couché.
De 1939 à 1945 l’on avançait l’heure tantôt d’une heure, tantôt de deux. En conséquence l’heure du début des offices changea aussi. Le père Alexis sentait qu’il ne lui restait pas grand-chose à vivre et par moments il le disait. Il dit aussi au père Séraphin à propos de quelque chose : «ne vois-tu pas qu’il ne me reste plus beaucoup à vivre ? » Au novice (à cette époque il y en avait deux autres) qui lui souhaitait prompte guérison, il ne répondit rien, mais lui montra silencieusement du doigt la terre. Parfois on lui rendait un petit service, il nous regardait avec beaucoup de tendresse, comme pour nous dire adieu. Le docteur venait de temps en temps, mais à part la faiblesse du cœur il ne lui trouvait rien.
Le 31 mai ancien style – 13 juin nouveau style – le père Alexis eut 75 ans. C’était le dernier jour du temps de Pâques. Ce fut la première fois où père Alexis dit « aujourd’hui je ne me lèverai pas, je ressens de la faiblesse » Jusque-là il se levait, nous sortions le fauteuil dehors, – c’était un merveilleux printemps – et le père Alexis passait presque toute sa journée dehors sous le cerisier, du côté du sanctuaire. L’après- midi je restai près du père Alexis et lui demandai de me donner ses instructions pour sa mort et son enterrement. L’on se mit à parler, mais je vis que je le fatiguais et je le laissais se reposer. Pour l’Ascension le père Alexis communia pour la première et dernière fois au lit. La nuit, comme auparavant il se lavait et écoutait l’office. Le samedi matin il souhaita se lever et passa la journée dans le fauteuil. Par moments, sa connaissance se brouillait. Il suivit les vêpres dans son fauteuil jusqu’à 10h du soir, puis se coucha.
Le lendemain c’était le jour des Saints Pères du Premier Concile. Le père Alexis par moments, ne se rendait pas compte de ce qui se passait. Le matin il but un peu, puis il ne mangea plus rien. Il restait couché, la plupart du temps les yeux fermés – nais ses lèvres bougeaient sans arrêt – disant probablement la prière de Jésus. Après les vêpre : je dis un molebène de prières (office d’intercession) près de son lit. A ce moment-là le père Alexis était tout à fait conscient, se signait, il baisa l’évangile et la croix. Il était près de 7h du soir – Nous allâmes souper, et le père Séraphin resta près de lui. A 8h nous installâmes le père Alexis dans son fauteuil, fîmes son lit et arrangeâmes les oreillers. Le père Alexis était conscient de tout mais gardait les yeux fermés. Je lui demandai s’il désirait manger ou boire quelque chose. Le père Alexis répondit « Laissez-moi en paix » ce furent ses dernières paroles. Nous mîmes le père Alexis au lit et restâmes dans la chambre voisine. Nous causions doucement, le père Alexis était silencieux. Vers 10h nous regagnâmes nos cellules, mais le père Séraphin, étant le voisin du père Alexis décida de rester se reposer dans son fauteuil. Un quart d’heure plus tard il vint à ma fenêtre me dire que le père Alexis était mort. C’est en voulant aller se reposer que le père Séraphin s’approcha du père Alexis et qu’il lui sembla qu’il ne respirait plus. Ainsi, c’est silencieusement et paisiblement que le père Alexis passa dans l’autre monde…
Le temps de préparer son corps, l’heure de l’office de nuit arriva. L’on porta son corps dans l’église et nous commençâmes les mâtines des défunts. L’enterrement eut lieu à l’ermitage, le mercredi 20 juin – à l’endroit que, encore de son vivant, le père Alexis avait choisi. Il y eut peu de russes et pas mal de français qui honorèrent le père Alexis. Sur la croix de sa tombe deux citations :
« Jamais en effet nous n’avons eu un mot de flatterie »
Paul 1 Thessaloniciens II 5
Et :
« On ne descend pas de la croix, on vous en enlève… »
Par la première citation nous voulions exprimer ses relations avec ses fils spirituels. Le père Alexis nous montrait sans hésitations nos défauts et nous faisait rarement des éloges. La deuxième inscription : c’est ce qu’il a entendu dire par une voix à un moment de profonde affliction au mont Athos. C’est le père Séraphin qui me raconta cela en ne demandant de faire cette inscription.
Pendant l’occupation de 1940 à août 1944 (pour notre région) il n’y eut pas de changement à l’ermitage. Il n’y eut que des événements liés à l’occupation. Une fois en pleine nuit, V.A. Goliakoff arriva avec deux gendarmes français, et demanda de cacher un prisonnier russe ayant fui les allemands et travaillant à la ferme. Le fermier avait été dénoncé, aussi fallait-il emmener ce prisonnier au plus vite. Il passa avec nous près d’un mois. Le jour il travaillait dans la forêt, la nuit il dormait dans le hangar, caché par des bottes de foin.
Deux jeunes gars russes avaient fui la ligne Maginot étaient arrivés jusqu’à nous. Ils restèrent avec nous jusqu’à l’arrivée des Américains – en août 1944, pour l’Assomption. Pour deux autres russes, j’ai pu-par le maire, leur procurer des documents et ils restèrent travailler à la ferme du maire. Comme il était difficile de nourrir ces gens (à cause des cartes d’alimentation) j’avais demandé à un français de me procurer pour eux des aliments. C’est chez lui aussi que j’écoutais la radio. Plus tard cela me rendit service car à l’apparition, des F.F.I., ils m’arrêtèrent et m’amenèrent à la mairie où mon français leva les bras au ciel et leur ordonna de me relâcher. (Je découvris qu’il était un chef F.F.I.)
Après le recul des Allemands vers Suippes, les autorités américaines organisèrent un camp, où se trouvaient, pour la plupart, des russes emmenés par les Allemands pour travailler. Ils vinrent chez nous pour le dimanche des Rameaux et à Pâques. Ils étaient heureux de prier et de communier. Notre pauvreté les frappa tellement qu’ils nous en firent part, étant pourtant eux-mêmes de paysans de kolkhozes. De même ils furent étonnés que tout chez nous était ouvert et qu’il n’y avait aucune serrure. Car eux-mêmes ne venaient chez nous qu’à tour de rôle, une partie restant au camp pour surveiller les affaires. Beaucoup de russes se sauvèrent eux-mêmes et se cachèrent auprès de la population locale. Ils devinrent nos paroissiens et firent baptiser leurs enfants.
En 1945, en été, le père Efim et mère Dorothée vinrent nous voir. Nos relations spirituelles datent de ce temps-là. Nous leur fîmes cadeau d’une ruche et ils commencèrent un élevage d’abeilles. Je pris l’habitude d’aller me confesser auprès du père Efim.
Après la mort du père Alexis, la vie à l’ermitage continu comme avant. Des travailleurs y vivaient (Kiritch et son fils, Berdine, Filatiev, Ephim, Tourtchine) Le moine Séraphin fût promu au rang de hiéro diacre et m’aidait à officier. La vie continuait comme du temps du père Alexis, nous célébrions tous les jours la liturgie. En novembre 1945, le père Séraphin partit pour affaires à Saint Hilaire. En rentrant il fut blessé par une voiture militaire américaine. Cela se passa la veille de la Sainte Catherine. Ne comprenant pas pourquoi le père Séraphin ne revenait pas, je commençai, à 1h du matin l’office de nuit tout seul. Au bout d’un moment Filatiev vint me demander où était le père Séraphin. Je lui dis qu’il n’était pas encore rentré. Il ne raconta alors que la nuit il avait entendu quelqu’un entrer dans la maison, descendre à la cuisine, faire du bruit avec la vaisselle, puis remonter et s’en aller. Il était persuadé que le père Séraphin était rentré. Le lendemain, Monsieur Dardenne habitant à Mourmelon entendit, la nuit, la voix du père Séraphin qui l’appelait. La même nuit, un russe habitant Saint Hilaire l’entendit aussi. Tous les deux, entendant cette voix ouvrirent la porte d’entrée – mais il n’y avait personne. Ce fait étonna tellement le russe qu’il avait décidé avec sa femme de ne pas en parler, et c’est seulement en m’entendant raconter ce qui s’était produit à Mourmelon, qu’il le fit. Plus tard, quand le docteur de l’hôpital militaire américain me raconta qu’à un moment, la nuit, ils avaient cru le père Séraphin mort, je compris que l’âme du père Séraphin, ayant quitté son corps avait erré dans les endroits familiers. Le lendemain j’envoyai Filatiev à Saint Hilaire pour savoir ce qui s’était passé. Il revint, ayant appris que le père Séraphin était blessé et se trouvait à l’hôpital américain de Suippes. Peu de temps après, arriva en voiture. V.A. Goliakoff et me proposa de m’emmener à l’hôpital. Là, le docteur me dit qu’ils emmenaient le père Séraphin à l’hôpital américain de Neuilly, pour l’opérer. Avec l’accord du docteur je partis avec eux dans l’ambulance. Pendant la route, le père Séraphin resta sans connaissance, tout en gémissant par moments. A l’hôpital le docteur me dit que le père Séraphin serait opéré à 1h de la nuit. Tard le soir, je me rendis à l’église Saint Alexandre Nevsky. Je toquai à la cellule de l’archevêque Vladimir. La porte me fut ouverte par l’archimandrite Nikon, (le futur archevêque) et ses premières paroles furent : « L’on parlait justement de vous « . Ayant raconté ce qui s’était passé, je restai là pour y finir la nuit. Au matin, je ne rendis à l’hôpital. Le chirurgien m’apprit qu’à 1h du matin, pendant l’opération, le père Séraphin s’était éteint, le dernier jour du temps de la fête de la Présentation. Sa tête était brisée et il n’y avait pas d’espoir pour une issue heureuse. Ils avaient essayé de téléphoner de l’hôpital, mais n’avaient pas reçu de réponse.
Selon le désir du Métropolite Euloge, l’office pour les défunts eut lieu à l’église de Saint Alexandre Nevsky, j’avais demandé à l’hôpital de ramener le corps à l’ermitage et je repartis avec lui. Le lendemain, après la liturgie des défunts, le père Séraphin fut enterré à côté de la tombe du Père Alexis, en présence de rares russes et de ses amis français.
Dans le courant de l’année 1946, les travailleurs – sauf Ephim Tourtchine – quittèrent l’ermitage. En 1947, lui aussi partit à la campagne, et je restai- seul. Il n’était plus possible d’observer la règle du père Alexis, et je fixai le début de l’office de nuit à 3h. Je continuais à célébrer la liturgie tous les jours.
En 1948, apparurent de nouveaux habitants, pour des raisons diverses. La comtesse Kapnist demanda de prendre N.D. Pestrjsky qui était en liberté surveillée ; du temps de l’occupation il travaillait pour les allemands, comme transporteur. Il passa chez nous deux ans. Je pris aussi deux jeunes qui étaient eux aussi en liberté surveillée, pour la même raison. Ils ne restèrent pas longtemps. Monsieur I. qui avait quitté sa femme pour des raisons personnelles, sans lui dire où il allait. Je lui conseillai de commencer par dire à sa femme où il se trouvait, car il désirait rester et se faire moine. Finalement, il se réconcilia avec elle et reprit la vie commune.
C’est à cette époque qu’il fallut faire les premières réparations de l’église ; Ce qui fut fait par Monsieur I. et un autre russe vivant à l’ermitage.
Le docteur N.S. Dolgopolov ne demanda de recevoir un russe sortant de l’hôpital psychiatrique d’Armentières. Il vécut un certain temps avec nous, puis s’installa à Moisenay.
En 1948 je me rendis à la bénédiction de la communauté de Bussy et de ce temps datent nos Relations spirituelles.
Le plus grand donateur de l’ermitage fut le docteur A.A. Kiréev. Avec ses dons, l’on construisit la maison près des abeilles, transforma la baraque que l’on habitait en une maison en briques et construit la cuisine. Il quitta l’ermitage dans les années 60 pour cause de mauvaises conditions de vie. (Éloignement de la ville, manque d’eau en fin d’été, mauvais chauffage.)
De 1948 à 1957, l’ermitage reçut – l’archevêque Méthode, avec ses deux paroissiennes : les sœurs Guirs; – La famille Dabija ; – N.A. Ivanov, – Madame Armfelt et ses enfants ; – Des étudiants de l’institut Saint Serge: G. Wagner, D. Chvostov, B. Bobrinskoy, G. Drobot, A.J. Korolkov, – Fère Siméon Ladinsky ( jusqu’en 1950- La famille Tchépournich, – Igor et Hélène Vassilieff, -Demidov, – Mojaïsky, -T.A. Labliansky, – Léonide Tchepourkine, -V.A. Vassiliev, fait diacre plus tard en je ne sais plus quelle année, – et d’autre noms que j’ai oublié…P.S. Tcherbak, – le constructeur de la petite isba, – le couple Lopotovitch (après 1963), – un prisonnier, – Un légionnaire originaire de Kouban avec son fils (1941), – Stépanoff (années 50).
C’est Volodia Demidov et N.S. Kaskovsky qui vécurent le plus longtemps avec moi de 1950 à 1957, N.S. chantait et lisait pendant les offices, et s’occupait de la cuisine. Pour Volodia Demidov, je l’avais reçu à la demande d’une dame russe travaillant au Secours Catholique. La famille de cette dame et celle de Volodia se connaissaient bien, encore à Moscou. Volodia était un simple d’esprit (il était comme un enfant et avait 80% d’invalidité) mais physiquement en bonne santé et comprenant tout. Il se rendait en ville pour faire les courses avec une petite remorque. Une fois, je lui demandai d’acheter 5 oranges (je lui donnai une petite liste) – et lui, me ramena 5 kg ! Une autre fois, il se trouva qu’il se mit à décharger sa remorque devant moi. Je vis une bouteille de vin rouge et demandai « et cela, pourquoi ? » – ” Cela, c’est N.S. qui m’a demandé de lui acheter, mais de ne pas vous le dire » …NS. se trouvait là aussi ! …Je lui dis ensuite que je n’avais rien contre le fait qu’il boive un verre de vin… NS. vécut paisiblement 7 ans à l’ermitage, et partit ensuite dans une maison de retraite. Je l’ai accompagné jusqu’à Reims, et nous nous sommes quittés après de bon adieux. Il mourut deux jours après son arrivée dans la maison de retraite…
Quand il fut parti, je restai seul avec Volodia Demidov. J’avais peur de le laisser seul. Aussi un prêtre catholique d’origine russe, lui trouva une place dans une maison de retraite à Hyères. Ce prêtre – père Georges Rachkau, connaissait la famille Demidov encore à Moscou.
Au début des années 50, j’ai agrandi le nombre de ruches et commencé un élevage de poules.
Cela me permit d’acheter quelques lopins de terre et ainsi la surface de l’ermitage passa à 1,6 ha. L’ermitage appartenait au père Alexis. Deux ans avant sa mort, il fit de moi son héritier. Le père Séraphin refusa d’être со-héritier. Le notaire Maître Cousin, puis son fils, ont toujours été bien disposés envers nous, et ne nous ont jamais fait payer les taxes sur les documents.
En 1957 a eu lieu, à l’église de l’ermitage, une grande cérémonie, l’organisation nationale des Vitiaz a mis en place dans l’église, une icône en mémoire du Tsarévitch Alexis et de tous les jeunes volontaires du mouvement « blanc » (par opposition aux communistes « rouges ») L’icône représente : Saint Alexis, métropolite de Moscou, – Saints martyrs Dimitri, Georges, Boris, Gleb, Igor Sainte Olga, le Prince Oleg. En haut de l’icône Notre Sauveur, – L’archange Michel et Saint Nicolas de Mirliky.
Il s’est trouvé que le responsable des Vitiaz, N.F. Fedoroff, était originaire du même endroit que moi en Russie. Nous avions tous les deux fait nos études à Gatchina, Nikolaï Fedorovitch au lycée réaliste, et moi, dans un Institut réservé aux orphelins des fonctionnaires, – du nom de l‘Empereur Nicolas I. J’ai fait connaissance de sa femme en 1920 à Nice
En je ne sais quelle année, après l’achat des lopins de terre, la propriété de l’ermitage se trouva séparée en deux parties. A ce moment-là, dans le département de la Marne, a commencé le remembrement. J’ai demandé au maire de notre commune de donner à l’ermitage la route qui le partageait ait en deux, et de faire passer le chemin tout autour. Le maire fut d’accord et toute cette partie de terre prit le nom d’ « Ermitage ”, au lieu de « Petites et grandes Verdelettes » . Cela se passa avant 1949, car c’est en 1949 que furent plantés les tilleuls, que fut construite la maison à l’emplacement des ruches, et que celles-ci furent implantées ailleurs.
Je me suis trouvé, l’été 1960, à Paris. N.F. Fedoroff ne demanda si je pouvais venir au camp des Vitiaz pour en être l’aumônier, car le père Alexandre Sémenoff-Tian- Chansky, qui l’était jusque-là, était – par le docteur – interdit de séjour en montagne. J’acceptai, et de 1960 à 1983, je partais en juillet et août au camp à Laffrey (Isère). Pendant ce temps l’ermitage était soit fermé, soit occupé par des amis de l’ermitage. L’élevage des poules, de ce fait, fut abandonné ; mais je gardais les ruches.
De 1960 à 1968 je vécus, soit tout seul, soit avec quelqu’un. C’est à cette période que je cessais de célébrer quotidiennement la liturgie.
En 1965, Boris Constantinovitch Sokoloff, passa un moment avec nous, et avec des aides, reconstruisit l’Eglise.
En 1968, B.C. et sa femme s’installèrent définitivement à l’ermitage. L’amélioration générale des conditions de vie se répercuta sur la nôtre : le gouvernement et le maire y installèrent l’électricité et l’eau. Il fallut forer un nouveau puits L’ermitage dut assumer une partie des frais.
En 1963 sur la demande de N.F. Fedoroff, les enfants vinrent passer à l’ermitage les vacances de printemps (14 jours). Leur séjour à l’ermitage les habituait aux offices : C’était particulièrement vrai quand les vacances englobaient la Semaine Sainte et Pâques.
En « n » année, l’association des Anciens Combattants me demanda d’être le doyen de la Chapelle Commémorative. Mais comme j’étais déjà le doyen de l’église de l’ermitage, je ne pouvais être que le « faisant fonction de » . De ce moment-là, j’officiais une fois / par mois à la Chapelle, le premier dimanche du mois.
Les années passaient, et aucun frère moine ne venait se joindre à moi. Boris Constantinovitch et sa femme étaient des auxiliaires précieux, mais ne suffisaient pas à assurer l’avenir de l’ermitage. C’est alors que j’écrivis à tous les amis de l’ermitage, leur demandant de se réunir, en vue d’organiser une association des AMIS DE L’ERMITAGE. Tous répondirent bien volontiers, l’association fut créée et enregistrée au journal officiel, en 1976. Alors, sur les conseils du notaire, je vendis l’ermitage en viager. D’avance j’avais versé à l’association la moitié de la valeur de l’ermitage – l’autre moitié fut couverte par les cotisations. Ainsi le problème de la succession était réglé, – ce qui était mon principal souci.






